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Full text of "Trois idées politiques: Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve"

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TROIS   IDÉES   POLITIQUES 


CHATEAUBRIAND       MICHELE! 
SAINTE-BEUVE 


OUVRAGES   DU    MÊME   AUTEUR  r 

Jean  Moréas,  étude  littéraire.  Brochure. 

Le  Chemin  de  Paradis,  contes  philosophiques,  i  vol. 

L'Idée  de  la  décentralisation.  Brochure. 

Antiiinea,  d'Athènes  à  Florence,  i  vol. 

L'Avenir  de  l'Intelligence.  Auguste  Comte,  le  Romantisme 
féminin.  Mademoiselle  Monk.  i  vol. 

Les  Amants  de  Venise  (George  Sand  et  Musset),  i  vol. 

Un  Débat  nouveau  sur  la  République  et  la  décentralisation 
(en  collaboration  avec  MM.  Paul  Boncour,  Joseph  Reinach, 
Clemenceau,  Xavier  de  Ricard,  Varenne,  Clémcntel,  etc. 

Libéralisme  et  Libertés  :  Démocratie  et  Peuple.  Brochure. 

Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  Essai  sur  la  démocratie  reli- 
gieuse, i  vol. 
L'Enquête  sur  la  Monarchie  (1900- 1909).  1  vol. 


EN  COLLABORATION  AVEC  H.  DUTRA1T-CROZON : 
Si  le  coup  de  force  est  possible,  i  vol. 


EN  PRÉPARATION  : 
La  Politique  religieuse,  i  vol. 


14575*— 

TROIS  IDÉES  POLITIQUES 


CHATEAUBRIAND 

MICHELET 

SAINTE-BEUVE 

P  A  II 

CHARLES    MAURRAS 


III  ITIÈME    ÉDITION 


En  dépit  de  la  voix  haute  et  salu- 
taire des  lois  de  gradations  qui 
pénètrent  si  vivement  toutes  choses 
sur  la  terre  et  dans  le  ciel,  des 
efforts  insensés  furent  faits  pour  éta- 
blir une  démocratie  universelle. 

Eogard  Poe. 


PARIS 

LIBRAIRIE    ANCIENNE 

HONORÉ  ET  EDOUARD  CHAMPION,  EDITEURS 

5,     QUAI     MALAQUA1S,      5 
1912 


LL     A     ÉTÉ     TIRÉ 


6  exemplaires  sur  papier  du  Japon,  numérotés  1  à  6 

et  25  exemplaires  sur  papier  Hollande  de    Van  Gelder, 

numérotés  7  à  31 

?& 

Mi 

1113. 


M.  PAUL  BOURGET 

En  souvenir  des  justes  conclusions  d'Oulrc-Mcr. 


u  Nous  devons  chercher  ce  qui  reste  de  la  vieille  France  et  nous 
y  rattacher  par  toutes  nos  fibres,  retrouver  la  province  d'unité 
naturelle  et  héréditaire  sous  le  département  artificiel  et  morcelé, 
Vautonomie  municipale  sous  la  centralisation  administrative,  les 
universités  locales  et  fécondes  sous  notre  Université  officielle  et 
morte,  reconstituer  la  famille  terrienne  par  la  liberté  de  tester, 
protéger  le  travail  par  le  rétablissement  des  corporations,  rendre 
à  la  vie  religieuse  sa  vigueur  et  sa  dignité  par  la  suppression  du 
budget  des  cultes  et  le  droit  de  posséder  librement  assuré  aux 
associations  religieuses,  en  un  mot,  sur  ce  point  comme  sur  les 
autres,  défaire  systématiquement  Vœuvre  meurtrière  de  la  Révo- 
lution française.  » 

Paul  BOURGET,  Outre-Mer,  T.  IL 


A.VANT-PROPOS 


NOTE   A   L'EDITION  DE   1912 

L'année  1898,  traversée  d'agitations  profondes,  ne 
pouvait  manquer  d'introduire  la  politique  et  la  religion 
dans  ses  trois  grandes  commémorations  littéraires  :  le 
centenaire  de  la  naissance  de  Michelet,  le  cinquantenaire 
de  la  mort  de  Chateaubriand,  l'érection  du  buste  de 
Sainte-Beuve.  Mes  réflexions  d'alors  aboutirent  à  des 
conclusions  générales  qui  n'ont  pas  perdu  tout  leur  inté- 
rêt aujourd'hui,  car  elles  ne  furent  pas  étrangères  à  la 
fondation  de  notre  Action  française  sept  mois  plus  tard. 
Je  leur  dois  mes  premières  relations  intellectuelles  avec 
quelques-uns  de  ceux  dont  je  suis  le  collaborateur  de- 
puis quatorze  ans.  Ce  souvenir  précieux  me  fera  par- 
donner l'amitié  que  je  garde  à  ce  petit  livre  et  le  plaisir 
avec  lequel  j'ai  cédé  à  mes  vieux  amis  les  éditeurs 
Honoré  et  Edouard  Champion,  quand  ils  m'ont  proposé 
de  le  réimprimer  dans  la  maison  où  il  a  vu  le  jour. 

Il  me  paraît  bien  vain  d'y  changer  grand'chose,  hormis 
quelques  paroles  aiguës  que  j'ai  plaisir  à  effacer.  S'il 
fallait  tout  récrire,  je  n'aurais  pas  de  peine  à  m'abstenir 
d'un  certain  courant  d'épigrammes.  L'expression  d'un 
sentiment  qui  se  cherchait  encore  côtoie  ici,  à  chaque 
ligne,  le  formulaire  d'une  pensée  qui  se  trouvait. 

Les  défenseurs  de  l'anarchie  démocratique  et  libérale, 
seuls  visés  et  atteints  par  la  direction  générale  de  ma  cri- 
tique, ne  manqueront  pas  de  la  représenter  de  nouveau 
comme  ennemie  secrète  d'une  organisation  religieuse  que 
je  vénère.  C'est  pourquoi  il  ne  m'a  pas  semblé  inutile  de 
fixer,  dans  cette  nouvelle  édition,  page  61,  en  note,  la 
preuve  décisive  de  l'intention  calomnieuse  acharnée  à 
dénaturer  ma  pensée. 

Cn.  M. 


AVANT-PROPOS 


Je  ne  traite  pas  de  Chateaubriand,  de  Michelet, 
ni  de  Sainte-Beuve;  mais  on  n'a  point  traité  de 
Sainte-Beuve,  de  Michelet,  ni  de  Chateaubriand 
dans  les  solennités  dont  ils  ont  fourni  le  prétexte. 

Je  veux  parler  de  ce  qui  fut  l'unique  sujet  des 
discours  et  des  écrits  publiés  à  propos  de  ces  trois 
écrivains.  Je  dirai  quel  sens  politique  peut  être  sans 
erreur  prêté  à  leurs  ouvrages.  Ce  n'est  pas  de  ma 
faute  si  on  leur  en  a  prêté  un. 

Que  les  partis  en  quête  d'un  aïeul  représentatif 
se  trompent  parfois  de  grand  homme,  je  n'y  peux 
rien  non  plus  ;  ils  m'auraient  épargné  de  relever 
l'erreur    s'ils    l'eussent    d'abord    évitée.     Comme 


VI  AVANT-PROPOS 


disent  les  philosophes,  tout  cela  m'est  donné.  Mais, 
sur  cette  donnée,  je  me  préoccupe  d'avoir  raison  ; 
il  me  semble  douteux  que  ces  réflexions  souffrent 
de  conteste  sérieuse. 

La  vieille  France  croit  tirer  un  grand  honneur 
de  Chateaubriand,  elle  se  trompe.  La  France  mo- 
derne accepte  Michèle t  pour  patron,  mais  elle  se 
trompe  à  son  tour.  En  revanche,  ni  l'une  ni  l'autre 
des  deux  Frances  ne  nous  montre  un  souci  bien  vif 
de  Sainte-Beuve;  c'est  encore  une  faute,  un  Sainte- 
Beuve  peut  les  remettre  d'accord. 


CHATEAUBRIAND 

ou 

L'ANARCHIE 


La    soumission    est    la    base 
du  perfectionnement. 

Auguste  Comte. 


I 
CHATEAUBRIAND 

OU 

L'ANARCHIE 

J'admire  surtout  l'égarement  de  la  vieille  France.  Ce 
Régime  ancien  dont  elle  garde  la  religion,  l'Etat  français 
d'avant  dix-sept  cent  quatre-vingt-neuf,  était  monar- 
chique, hiérarchique,  syndicaliste  et  communautaire; 
tout  individu  y  vivait  soutenu  et  discipliné  :  Chateau- 
briand fut  des  premiers  après  Jean- Jacques  qui  firent 
admettre  et  aimer  un  personnage  isolé  et  comme  perclus 
dans  l'orgueil  et  l'ennui  de  sa  liberté. 

La  vieille  France  avait  ses  constitutions  propres,  nées 
des  races  et  des  sols  qui  la  composaient  :  les  voyages  de 
Chateaubriand  aux  pays  anglais  marquent,  avec  ceux  de 
Voltaire  et  de  Montesquieu,  les  dates  mémorables  de 
l'anglomanie  constitutionnelle;  il  ne  guérit  jamais  de  son 
premier  goût  pour  les  plagiats  du  système  britannique, 
libéralisme,  gouvernement  parlementaire  et  régime  de 
cabinet. 


TROIS    IDEES    POLITIQUES 


La  vieille  France  avait  l'esprit  classique1,  juridique, 
philosophique,  plus  sensible  aux  rapports  des  choses 
qu'aux  choses  mêmes,  et,  jusque  dans  les  récits  les  plus 
libertins,  ses  écrivains  se  rangeaient  à  -la  présidence  de 
la  raison;  comme  les  Athéniens  du  ve  siècle,  cette  race 
arrivée  à  la  perfection  du  génie  humain  avait,  selon  une 
élégante  expression  de  M.  Boutmy,  réussi  à  substituer 
«  le  procédé  logique  »  au  «  procédé  intuitif  »,  qu'elle 
laissait  aux  animaux  et  aux  barbares  :  Chateaubriand 
désorganisa  ce  génie  abstrait  en  y  faisant  prévaloir  l'ima- 
gination, en  communiquant  au  langage,  aux  mots,  une 
couleur  de  sensualité,  un  goût  de  chair2,  une  complai- 
sance dans  le  physique,  où  personne  ne  s'était  risqué 
avant  lui.  En  même  temps,  il  révélait  l'art  romantique 
des  peuples  du  nord  de  l'Europe.  Quoiqu'il  ait  plus  tard 
déploré  l'influence  contre  nature  que  ces  peuples  sans 
maturité  acquirent  chez  nous,  il  en  est  le  premier  auteur. 

La  vieille  France  professait  ce  catholicisme  tradi- 
tionnel qui,  soumettant  les  visions  juives  et  le  sentiment 
chrétien  à  la  discipline  reçue  du  monde  hellénique  et 
romain,  porte  avec  soi  l'ordre  naturel  de  l'humanité  : 
Chateaubriand  a  négligé  cette  forte  substance  de  la 
doctrine.  De  la  prétendue  Renaissance  qu'on  le  loue 
d'avoir  provoquée  datent   ces   «    pantalonnades   théolo- 

i.  Voir  la  note  I. 
2.  Voir  la  note  II. 


CHATEAUBRIAND    OV    L   w\k<:iiii:  H 

giquee   »,  ce  manque  de  Bérieux  dans  l'apologétique, 

qui  Taisaient  rire  les  maîtres  d'Ernest  Renan.  Examinée 
de  près,  elle  diffère  seulement  par  le  lustre  du  pitto- 
resque  et  les  appels  aux  sens  du  déisme  sentiment.il  ' 
propagé  par  les  Allemands  et  les  Suisses  du  salon 
Necker.  On  a  nommé  Chateaubriand  «  un  épicurien 
catholique  »,  mais  il  n'est  point  cela  du  tout.  Je  le 
dirais  plus  volontiers  un  protestant  honteux  vêtu  de  la 
pourpre  de  Rome.  Il  a  contribué  presque  autant  que 
Lamennais,  son  compatriote,  à  notre  anarchie  religieuse. 
Si  enfin  le  Génie  du  Christianisme  lui  donne  l'attitude 
d'un  farouche  adversaire  de  la  Révolution,  de  fait,  il  en 
a  été  le  grand  obligé. 


Lorsque,  ayant  pris  congé  des  sauvages  de  l'Amérique, 
François-René  de  Chateaubriand  retrouva  sa  patrie, 
elle  était  couverte  de  ruines  qui  l'émurent  profondément. 
Ses  premières  ébullitions  furent,  il  est  vrai,  pour  mau- 
dire dans  un  Essai  fameux  ce  qui  venait  d'ainsi  périr. 
Peu  à  peu  toutefois,  l'imagination  historique  reprenant 
le  dessus,  il  aima,  mortes  et  gisantes,  des  institutions 
qu'il  avait  fuies  jusqu'au  désert,  quand  elles  florissaient. 
Il  leur  donna,   non  point  des  pleurs,  mais  des  rpages  si 

i.  Voir  la  note  III. 


12  TROIS    IDEES    POLITIQUES 

grandement  et  si  pathétiquement  éplorées  que  leur  son 
éveilla,  par  la  suite,  ses  propres  larmes. 

Il  les  versait  de  bonne  foi.  Cette  sincérité  allait  même 
jusqu'à  l'atroce.  Cet  artiste  mit  aux  concerts  de  ses  flûtes 
funèbres  une  condition  secrète,  mais  invariable  :  il  exi- 
geait que  sa  plainte  fût  soutenue,  sa  tristesse  nourrie 
de  solides  calamités,  de  malheurs  consommés  et  défi- 
nitifs, et  de  chutes  sans  espoir  de  relèvement.  Sa  sym- 
pathie, son  éloquence  se  détournaient  des  infortunes 
incomplètes.  Il  fallait  que  son  sujet  fût  frappé  au  cœur. 
Mais  qu'une  des  victimes,  roulées,  cousues,  chantées 
par  lui  dans  le  «  linceul  de  pourpre  »  fit  quelque  mou- 
vement, ce  n'était  plus  de  jeu;  ressuscitant,  elles  le 
désobligeaient  pour  toujours. 

Quand  donc  la  monarchie  française  eut  le  mauvais 
goût  de  renaître,  elle  fut  bien  reçue!  Après  les  premiers 
compliments,  faits  en  haine  de  Bonaparte  et  qu'un  bon 
gentilhomme  ne  refusait  pas  à  son  prince,  Chateaubriand 
punit,  du  mieux  qu'il  le  put  faire,  ce  démenti  impertinent 
que  la  Restauration  infligeait  à  ses  Requiem.  Louis  XVIII 
n'eut  pas  de  plus  incommode  sujet,  ni  ses  meilleurs 
ministres  de  collègue  plus  dangereux  1 . 

Enfin  i83o  éclate,  le  délivre.  Voilà  notre  homme  sur 
une    ruine    nouvelle.    Tous    les    devoirs    de    loyalisme 

i.  Voir  la  note  IV. 


ciiATE.vrmu.wD  ou  l  anarchie 


deviennenl  aussitôt  faciles  el  même  agréables1.  Il  intri- 
gue, voyage,  publie  des  déclarations.  «  Madame,  votre 
fils  est  mon  roi!  »  La  mort  de  Napoléon  II  lui  donne 
00  irrand  coup  d'espérance  :  si  le  duc  de  Bordeaux,  lui 
aussi...?  Mais  le  duc  de  Bordeaux  grandit.  Cette  dou- 
ceur est  refusée  à  M.  de  Chateaubriand  de  chanter  le 
grand  air  au  service  du  dernier  roi  :  il  se  console  en 
regardant  le  dernier  trône  mis  en  morceaux. 

La  monarchie  légitime  a  cessé  de  vivre,  tel  est  le  sujet 
ordinaire  de  ses  méditations;  l'évidence  de  cette  vérité 
provisoire  lui  rend  la  sécurité;  mais  toutefois,  de  temps 
à  autre,  il  se  transporte  à  la  sépulture  royale,  lève  le 
drap  et  palpe  les  beaux  membres  inanimés;  pour  les 
mieux  préserver  de  reviviscences  possibles,  cet  ancien 
soldat  de  Condé  les  accable  de  bénédictions  acérées  et 
d'éloges  perfides,  pareils  à  des  coups  de  stylet. 

Ceci  est  littéral.  A  ses  façons  de  craindre  la  déma- 
gogie, le  socialisme,  la  République  européenne,  on  se 
rend  compte  qu'il  les  appelle  de  tous  ses  vœux.  Prévoir 
certains  fléaux,  les  prévoir  en  public,  de  ce  ton  sarcas- 
tique,  amer  et  dégagé,  équivaut  à  les  préparer. 

Assurément,  ce  noble  esprit,  si  supérieur  à  l'intelli- 
gence des  Hugo,  des  Michelet  et  des  autres  romantiques, 

i.  Voir  la  note  V. 


TROIS    IDEES    POLITIQUES 


ne  se  figurait  pas  le  nouveau  régime  sans  quelque  hor- 
reur. Mais  il  aimait  l'horreur  :  je  voudrais  oser  dire 
qu'il  y  goûtait,  à  la  manière  de  Néron  et  de  Sade,  la 
joie  de  se  faire  un  peu  mal,  associée  à  des  plaisirs  plus 
pénétrants. 

Son  goût  des  malheurs  historiques  fut  bien  servi 
jusqu'à  la  fin.  Il  mourut  dans  les  délices  du  désespoir; 
le  canon  des  journées  de  Juin  s'éteignait  à  peine.  Il 
avait  entendu  la  fusillade  de  Février.  Le  nécrologue 
des  théocraties  et  des  monarchies,  qui  tenait  un  registre 
des  empereurs,  des  papes,  des  rois  et  des  grands  per- 
sonnages saisis  devant  lui  par  la  disgrâce  ou  la  mort, 
n'entonna  point  le  cantique  de  Siméon  sans  avoir  mis 
sur  ses  tablettes  l'exil  des  Orléans  et  la  chute  de  La- 
martine. 

Race  de  naufrageurs  et  de  faiseurs  d'épaves,  oiseau 
rapace  et  solitaire,  amateur  de  charniers,  Chateaubriand 
n'a  jamais  cherché,  dans  la  mort  et  dans  le  passé,  le 
transmissible,  le  fécond,  le  traditionnel,  l'éternel  :  mais 
le  passé,  comme  passé,  et  la  mort,  comme  mort,  furent 
ses  uniques  plaisirs.  Loin  de  rien  conserver,  il  fit  au 
besoin  des  dégâts,  afin  de  se  donner  de  plus  sûrs  motifs 
de  regrets.  En  toutes  choses,  il  ne  vit  que  leur  force  de 
l'émouvoir,  c'est-à-dire  lui-même.  A  la  cour,  dans  les 
camps,  dans  les  charges  publiques    comme    dans    ses 


CHATEAUBRIAND    OU    L  ANARCHIE  t5 

livres,  il  est  lui.  el  il  n'est  que  lui,  cnuitede  Combouru. 
solitaire  de  la  Floride.  Il  se  soumettait  l'univers.  Cette 
idole  des  modernes  conservateurs  nous  incarne  surtout 
le  génie  des  Révolutions.  Il  l'incarne  bien  plus  que 
Michelet  peut-être.  On  le  fêterait  en  sabots,  affublé  de  la 
carmagnole  et  cocarde  rouge  au  bonnet. 


II 
MICHELET 


ou 


LA    DÉMOCRATIE 


En  dépit  de  la  voix  haute 
et  salutaire  des  loil  de  grada- 
tion quipéiiètmit  si  \ivement 
toutes  choses  nir  |,,  terre  et 
dans  le  ciel,  des  efforts  in- 
sensés furenl  laits  pour  éta- 
blir une  démocratie  univer- 
selle. 

Edgar  Poe. 

"juc    entre  Monos 
et   Una.) 


II 
MICHELET 

OU 

LA    DÉMOCRATIE 

Dans  une  de  ses  anciennes  caricatures,  le  dessinateur 
André  Gill  se  montre  généreux  envers  Michelet  :  il  lui 
met  au  bonnet  une  cocarde  tricolore,  insigne  commun 
des  Français.  C'est  une  largesse  du  même  goût  que 
vient  de  faire  au  môme  auteur  le  monde  officiel.  On 
nous  arrange  Michelet  en  patron  de  l'histoire  et  de  l'unité 
nationales.  Tous  les  amis  de  l'historien  acceptent  un  arran- 
gement si  avantageux  pour  son  ombre.  Mais  beaucoup 
de  Français  ont  jugé  néanmoins  le  centenaire  de  cet 
homme  comme  une  aggravation  de  la  fête  du  i4  Juillet. 
Un  évêque  s'est  plaint,  tout  lettré  philosophe  a  haussé 
les  épaules. 

Il  est  vrai  que  l'État  veille  sur  Michelet  depuis  long- 
temps. Il  en  fait  son  affaire  et  comme  sa  religion.  Outre 
les  quatre  cultes  reconnus  par  l'État,  en  voilà  un 
cinquième  de  privilégié.  Partout  où   il  le  peut  san- 


20  TROIS    IDEES    POLITIQUES 

mettre  dans  l'embarras  ni  causer  de  plaintes  publiques, 
l'État  introduit  les  œuvres  et  l'influence  de  son  docteur; 
voyez,  notamment,  dans  les  écoles  primaires,  les  traités 
d'histoire  de  France,  les  manuels  d'instruction  civique 
et  morale  :  ces  petits  livres  ne  respirent  que  les  «  idées  » 
de  Michelet.  A  Sèvres,  à  Fontenay,  les  jeunes  norma- 
liennes ont  Michelet  pour  aumônier;  il  est  le  Fénelon 
de  ces  nouveaux  Saint-Cyr.  Je  ne  discute  point  si 
l'action  de  l'État  est  ici  constitutionnelle  :  je  me  contente 
de  douter  que  Michelet  puisse  fournir  le  service  attendu 
de  lui. 

L'État  part  de  cette  conjecture  ingénue  que  l'auteur  de 
la  Bible  de  l'humanité  «  émancipe  »,  introduit  les  jeunes 
esprits  à  la  liberté  de  penser.  Michelet  s'en  vante  beau- 
coup. Mais,  au  son  que  donnent  chez  lui  ces  vanteries, 
je  crois  entendre  un  vieil  esclave  halluciné  prendre  ses 
lourdes  chaînes  pour  le  myrte  d'Harmodius. 


Qui  fut  plus  serf  que  Michelet?  Cette  brillante  intel- 
ligence, préposée  aujourd'hui  à  la  direction  de  tant 
d'autres,  ne  se  posséda  point  elle-même.  Il  fallait 
toujours  qu'elle  pliât  sous  quelque  joug,  obéît  à  quelque 
aiguillon.  Un  esprit  pur  et  libre  se  décide  par  des  raisons 
et,  en  d'autres  mots,  par  lui-même  :  le  sien  cédait,  pour 
l'ordinaire,  à  ce  ramassis  d'impressions  et  d'imaginations 


MICHELET    OU    LA    DÉMOCRATll  2  1 

qui  se  forment  sous  l'influence  des  nerfs,  du  sang,  du 
foie  et  des  autres  glandes.  Ces  humeurs  naturelle-  le 
menaient  comme  un  alcool. 

Fort  savant,  il  aura  été  des  grands  travailleurs  de  son 
siècle  :  comme  on  dit,  un  bénédictin.  Mais  rien  n'est 
aussi  instructif  que  de  saisir  les  différences  de  l'œuvre  de 
Michelet  et  des  œuvres  bénédictines.  Celles-ci,  V Histoire 
littéraire  de  la  France,  par  exemple,  montrent  dès  l'abord 
un  grand  air  de  sagesse  et  de  gravité.  Avec  moins  de 
génie  que  chez  l'historien  romantique,  elles  offrent,  page 
par  page  et  même  phrase  à  phrase,  sans  parler  des  nobles 
qualités  de  la  langue,  un  caractère  si  rationnel,  un  style 
si  parfait  et  si  rigoureux,  un  si  vif  sentiment  de  l'uni- 
verselle ordonnance,  une  si  sereine  force  d'esprit  que  la 
comparaison  ne  peut  tourner  qu'à  la  honte  de  Michelet. 
Bien  penser,  induire  et  déduire  avec  suite,  sauve  des  agi- 
tai ions  de  l'envie,  de  la  peur  et  de  l'aversion.  Les  bonheurs 
d'expression,  les  couleurs  vives,  les  vues  perçantes  de 
Michelet  ne  peuvent  tenir  la  place  de  la  raison.  Ses  avan- 
tages naturels  ne  font  que  le  livrer  à  plus  de  caprices  : 
fruste,  amorphe,  enfantin,  il  vagit  quand  les  autres 
parlent. 


J'avoue  que  ce  vagissement  peut  recevoir    un  sens 
historique;  il  peut  signifier  l'avènement  aux  lettres  fran- 


22  TROIS    IDEES    POLITIQUES 

çaises  des  mineurs,  des  enfants,  des  «  petits  barbares  », 
ainsi  que  les  nomme  LePlay* 

Pendant  de  longs  âges,  la  France  fut  représentée,  en 
littérature  comme  ailleurs,  par  les  membres  d'une  élite 
héréditaire;  [les  beaux  esprits  qui  pouvaient  naître  de 
la  très  petite  bourgeoisie  ou  du  peuple  accédaient  aux 
honneurs  par  la  cléricature  :  les  études  de  théologie  et 
de  casuistique  imposées  à  ces  clercs  leur  procuraient 
toute  la  fleur  des  acquisitions  de  leur  Ordre;  le  profit  de 
ce  rude  et  subtil  exercice  égalait,  pour  leur  affinement 
moral  et  logique,  les  avantages  d'une  longue  série 
d'aïeux.  Jusqu'au  milieu  du  siècle  cette  gymnastique  a 
gardé  sa  valeur,  et  Renan,  qu'une  heureuse  étoile  soumit 
au  régime  du  séminaire,  s'en  est  fait  une  idée  très  nette. 
Je  regrette  comme  un  malheur  que  Michelet,  petit 
apprenti  parisien,  n'ait  pas  connu  le  privilège  d'une  pa- 
reille formation.  Saint-Sulpice  a  manqué  à  cet  homme 
nouveau  ;  l'Université,  même  renforcée  des  leçons  écrites 
de  Herder  et  de  Vico,  ne  suffit  point  à  lui  conférer  ses 
quartiers  de  noblesse  intellectuelle.  On  en  a  vu  le  résul- 
tat1 :  presque  le  premier,  Michelet  a  donné  ce  scandale 
d'un  très  grand  écrivain  français  dont  la  pensée  est  molle, 
l'ordre  nul,  la  dialectique  sans  nerf. 

Plus  dépourvu  parmi  les  idées  générales  que  n'avait 

i.  Voir  la  note  VI. 


UICHBLBT    OU    LA    DÉMOCHATIE  *3 

été  Robinson  parmi  les  bries  et  les  plantes  de  son  île, 
Michclct  se  trouva  dans  la  même  nécessité  de  se  faire 
des  outils  sans  aucun  outil,  une  méthode  sans  méthode, 
un  art  de  penser  sans  cerveau.  Mourant  d'envie  de  rai- 
sonner, il  prit  le  plus  court.  Il  utilisa  son  grand  cœur. 
Comme  il  eût  labouré  avec  la  pointe  d'un  couteau  ou 
taillé  des  sabots  au  moyen  d'une  bêche  si  la  fantaisie 
du  sabotage'  ou]  du  labourage  lui  était  venue,  Michelet 
fit  de  la  pensée  avec  son  cœur. 

Il  fit  penser  son  cœur  sur  tous  les  sujets  concevables, 
l'histoire  des  hommes,  celle  de  la  nature,  la  morale,  la 
religion.  Il  crut  connaître  par  le  cœur  les  causes  des 
faits,  leurs  raisons  et  leur  sens  humain  ou  divin  ;  il  eût 
même  exercé  son  tœur  à  jouer  aux  échecs  et  à  réduire 
des  fractions1.  Le  résulta t*[des  opérations  de  ce  cœur- 
prodige  lui  parut  si  parfait 2  qu'il  se  confessa  l'heureux 
inventeur  de  la  première  des  méthodes/  Le  cœur  de 
Michelet  se  promut  cerveau,  mais  cerveau  de  bien  meil- 
leur ordre  que  les  cerveaux  de  simple  substance  céré- 
brale et  qui  ne  savent  que  penser;  sous  le  titre  de 
conscience,  il  s'institua  juge  unique  de  la  vérité.  Aux 
divinations  de  son  cœur,  s'associaient  quelque  centon 
de    christianisme    allemand    et    de    platonisme    syrien, 

i.  Voir  la  note  VII. 
2.  Voir  la  note  VIII. 


24  TROIS    IDEES    POLITIQUES 

plusieurs  idées  antiques  comprises  assez  mal,  ou  tra- 
vesties par  bonté  d'âme,  et  beaucoup  des  sottises  qui 
coururent  les  rues  entre  1825  et  i85o.  Cette  mixture, 
réchauffée  et  dorée  au  foyer  de  l'imagination  et  de  la 
passion  les  plus  belles,  donne  une  pâte  consistante, 
comme  un  humble  Corpus  de  philosophie  populaire,  et 
fait  rêver  d'un  Jules  Verne  mystagogue  et  sociologue. 

Son  procédé  le  plus  familier  consiste  à  élever  jusqu'à 
la  dignité  de  Dieu  chaque  rudiment  d'idée  générale 
qui  passe  à  sa  portée.  Non  un  dieu  de  polythéiste,  fini 
et  balancé  par  un  vaste  concert  d'autres  forces  divines, 
mais  un  vrai  Dieu  au  sens  chrétien,  un  Dieu  de  mono- 
théiste, revêtu  pour  quelques  minutes  de  toutes  les 
perfections  comptées  par  les  théologiens. 

Ces  divinités  temporaires  se  succèdent  au  gré  de  sa 
mobilité  :  c'est  tour  à  tour  la  Vie,  l'Homme,  l'Amour, 
le  Droit,  la  Justice,  le  Peuple,  la  Révolution.  [Quelque- 
fois 'ces  abstractions  variées  se  fondent  les  unes  dans  les 
autres,  car  Michelet  manquait  à  un  rare  degré  de  l'art 
de  distinguer  :  elles  font  masse  contre  un  commun 
adversaire,  qui  s'appelle,  selon  les  besoins  d'un  moment, 
la  Mort,  la  Bête,  la  Haine  ou  l'Autorité...  Ces  concep- 
tions d'un  manichéisme  incertain  nous  ramènent,  mal- 
gré la  pompe  des  majuscules  et  l'emphase  du  style,  aux 
premiers  bégaiements  du   haut   Moyen  Age   :   quelques 


IIIGHBLET    or    LA    DÉKOCRATIB  a5 

moines  de  grand  chemin  déifiaient  ainsi  les  confuses  et 
lendres  énergies  de  leur  sentiment;  mais  leurs  succes- 
xmiis  condamnèrent1  cette  «  erreur  des  aveugles  qui  se 
font  guides  ".  Lerror  de'  ciechi  che  si  fanno  duci.  Dans 
la  Divine  Comédie,  Virgile  explique  en  deux  tercets  a 
son  disciple  [que,  si  le  cœur  produit  l'énergie  de  la  vie 
et  la  matière  brute  de  notre  mouvement,  la  raison  -  à 
seule  qualité  pour  tout  diriger. 

Michelet  moraliste  ignore  la  raison;  politique,  il  n'en 
déni  non  plus  aucun  compte  réel.  Il  crée  un  droit  et 
même  un  privilège  au  profit  de  la  non-valeur.  Il  forge  à 
tout  néant  des  titres  à  la  vie.  II  jette  un  grand  pays 
pensant,   une  race  active  et  féconde,  en   proie    au  bon 

i.  Or  ti  puote  apparer  quant 'è  nascosa 
La  veritade  alla  gente  ch'avvera 
Ciascuno  amore  in  se  laudabil  causa, 

Pero  che  forse  appar  la  sua  matera 
Sempr'esser  buona;  ma  non  ciascun  segno 
E  buano,  ancor  che  buona  sia  la  cera. 

(Plrgatorio,  XVIII,  34-39). 

Ce  que  Dante  dit  de  l'Amour  se  peut  dire  aussi  de  la  volonté.  Il  a 
fallu  descendre  tous  les  degrés  de  la  décrépitude  intellectuelle  pour 
en  venir  à  l'état  d'esprit  de  ces  modernes  professeurs  et  maîtres  de 
la  jeunesse  qui  appellent  publiquement  toute  volonté  in  se  laudabil 
causa. 

2 .  ...la  virtu  che  consiglia 

EdelV  assenso  de'  tcner  la  soglia. 

(Pc,  XVIII,  62-63). 


36  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

plaisir  de  ses  gueux  niais  et  féroces.  Tout  cœur  d'homme 
lui  apparaît,  comme  son  cœur,  l'asile  des  oracles  et  le 
temple  des  prophéties,  chose  divine,  inviolable  et  incoer- 
cible. Théologien  des  droits  de  la  multitude  et  de  cet 
instinct  populaire  qui  lui  semble  infaillible,  justificateur 
habituel  de  toutes  les  révoltes  contre  les  sacerdoces  et 
les  empires,  il  définit  les  hommes  supérieurs  comme  de 
simples  mandataires  et  des  représentants  mystiques  de 
la  populace.  Il  définissait  bien  sa  propre  qualité.  Il  ne 
définissait  rien  d'autre.  Ce  qu'il  raconte  et  célèbre  en 
quarante  volumes,  ce  n'est  pas  l'histoire  de  la  France 
ni  du  peuple  français,  mais  les  fastes  de  notre  plèbe; 
ce  qu'il  en  exalte,  au  delà  de  tout,  c'est  deux  passions, 
nullement  particulières  à  ce  pays  et  communes]  à  toute 
masse  populaire  indiscrètement  agitée  :  l'impatience  de 
l'ordre,  la  furie  de  l'égalité. 

On  a  de  la  peine  à  penser  que  cet  annaliste  d'une 
France  décapitée,  ce  philosophe  d'une  humanité  sans 
cerveau,  représente  l'essence  de  l'esprit  national  ou 
même  l'esprit  de  l'Etat.  Je  concède  que  nos  pouvoirs 
publics,  en  tant  que  démocrates,  aient  parfois  intérêt 
à  choisir  de  ces  héros-là  :  mais  en  tant  que  Français? 
en  tant  qu'hommes?  en  tant  que  gardiens  de  la  civili- 
sation? en  tant  même  que  parti  de  gouvernement?  Si 
j'étais  à  leur  place,  le  souvenir  de  ce  centenaire  ne  me 
laisserait  point  très  paisible. 


MICHELET    OU    LA    i>KM<h.haï  H  27 

Us  en  auront  des  remords  avant  peu  de  temps.  Tout 
ce  bouillonnant  Michelet,  déversé  dans  des  milliers 
d'écoles1,  sur  des  millions  d'écoliers,  portera  son  fruit 
naturel  :  il  multiplie,  il  accumule  sur  nos  têtes  les 
chances  de  prochain  obscurcissement  (à  vrai  dire,  d'obs- 
curantisme), les  menaces  d'orage,  de  discorde  et  de 
confusion.  Si  nos  fils  réussissent  à  paraître  plus  sots 
que  nous,  plus  pauvres,  plus  grossiers,  plus  proches 
voisins  de  la  bête,  la  dégénérescence  trouvera  son 
excuse  dans  les  leçons  qu'on  leur  fit  apprendre  de 
Michelet. 

1.  Au  1 4  juillet,  le  gouvernement  de  la  République,  représenté 
par  deux  ministres  de  l'Instruction  publique,  MM.  Alfred  Rambaud 
et  Léon  Bourgeois,  a  fait  distribuer  gratuitement  dans  toutes  les 
écoles  du  territoire  une  brochure  de  morceaux  choisis  de  Michelet 
(Hommage  à  Jules  Michelet,  21  août  1798-  9  février  187  U,  Paris,  Im- 
primerie nationale).  J'y  note  des  pages  sur  la  fédération  de  1790,  les 
volontaires  de  92,  la  Marseillaise,  Valmy,  qui  ne  sont  qu'un  fatras 
d'erreurs  historiques,  politiques,  philosophiques. 


III 
SAINTE-BEUVE 


ou 


L'EMPIRISME  ORGANISATEUR 


Ildcvxa  yç,-q\ia.TOt.  ^v  ôfAou, 
eixa    vouç      èX6à)v     aura    ôte- 

Toutes  choses  étaient  con- 
fuses ;  l'intelligence  est  venue 
les  organiser. 

Anaxagore,    d'après 
Diog.Laert.,11,3. 


III 
SAINTE-BEUVE 

OU 

L'EMPIRISME   ORGANISATEUR 

Michelet  figurant  l'inverse  du  progrès  et  Chateau- 
briand le  contraire  de  la  tradition,  cette  double  méprise 
de  la  vieille  France  et  de  la  France  moderne  se  com- 
plique, ai-je  dit,  d'une  double  négligence  envers  Sainte- 
Beuve.  J'aurai  le  courage  de  répéter  et  de  montrer  que 
Sainte-Beuve  leur  servirait  à  l'une  et  à  l'autre. 

A  la  vérité,  ce  grand  homme  ne  brille  point  par  le 
caractère.  Il  laisse  assez  vite  entrevoir  les  basses  parties 
de  son  âme.  Ceux  mêmes  qui  se  plaisent  infiniment 
auprès  de  lui  ne  l'aiment  qu'avec  précaution.  Mais 
qu'est-il  nécessaire  que  son  personnage  nous  plaise  !  En 
oubliant  le  peu  que  fut  cette  personne,  il  faut  considérer 
l'essence  impersonnelle  de  l'esprit  pur. 


La  devise  qu'on  a  inscrite  au  monument  du  Luxem- 
bourg :  Le  vrai,  le  vrai  seul,  serait,  pour  tout  autre,  am- 


32  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

bitieuse.  Elle  devint  juste  pour  lui.  Sur  ses  derniers 
jours,  Sainte-Beuve  ne  tenait  à  peu  près  qu'à  la  vérité. 
Cette  vérité  fut  particulièrement  cachée  aux  hommes  de 
son  âge,  enfants  névropathiques  des  révolutions  et  des 
guerres.  Une  singulière  démence,  née  des  entreprises  de 
la  sensibilité  sur  la  fantaisie  et  de  la  fantaisie  sur  la 
raison,  les  empêchait  tout  à  la  fois  de  voir  juste,  de 
bien  juger  et  d'argumenter  avec  rigueur  et  solidité. 
Manque  d'observation,  arrêt  du  sens  critique,  lésion 
profonde  de  la  faculté  logique,  c'est  proprement  la  triple 
tare  du  romantisme.  Joignez  que  la  rupture  des  hautes 
traditions  intellectuelles,  dont  j'ai  traité  pour  Michelet, 
rendait  plus  cruelle  et  plus  difficile  la  guérison  de  cette 
maladie  de  l'intelligence. 

En  philosophie  et  en  poésie  comme  en  histoire  et  en 
religion,  les  écoles  les  plus  brillantes  s'attachaient  à 
développer  soit  des  vérités  fort  banales  en  termes  ambi- 
tieux, soit  des  vues  neuves  et  curieuses,  mais  démesu- 
rément amplifiées  par  le  langage.  Une  foule  de  maîtres 
s'improvisaient  ainsi  et  chacun  avait  ses  disciples  ;  ceux- 
ci  ramassaient  et  embauchaient  les  passants.  Infatigable 
dans  la  curiosité,  Sainte-Beuve  visita  un  par  un  les 
cénacles  contemporains.  Il  s'en  mettait.  On  l'accueillait, 
on  l'initiait  sur-le-champ,  tant  il  montrait  de  timide 
ferveur,  de  disposition  à  l'étude  et  de  fine  compréhen- 
sion. Toujours  intéressé,  il  paraissait  conquis.  Gatéchu- 


SAINTE-BEI  \  1     OC    i    EMPIRISME 

mine  ou  néophyte,  nul  ue  s'entendait  comme  lui  à 
(1.  raisonner  dans  le  chœur.  Puis,  soudainement,  sur  le 
signe  de  quelque  puissance  invisible,  il  prenait  un  air 
mécontent;  son  visage  se  refermait,  il  saluait,  fuyait, 
et  les  plus  douces  habitudes  ne  le  ramenaient  point. 

Ainsi  répandit  il  sa  fine  et  discrète  lueur  chez  les 
saint-simoniens  du  Globe,  dans  la  société  de  Victor 
Hugo,  le  monde  de  Chateaubriand,  l'école  menaisienne, 
le  cercle  de  Vinet...  Chaque  départ  indignait  l'hôte, 
qui  criait  à  la  trahison.  Je  conviens  que  l'allure  de 
Sainte-Beuve,  un  peu  gauche  et  oblique,  jointe  à  tout  ce 
que  l'on  savait  de  son  naturel,  donnait  une  prise  au 
reproche.  Et  cependant  il  n'avait  trahi  personne,  ni  rien 
li\ré.  Le  trahi,  c'était  lui  :  au  lieu  des  vérités  capitales 
promises,  on  lui  avait  fourni  le  faux;  mais  ce  contact  du 
faux  suffisait  à  l'émanciper. 


Émancipé  des  autres,  il  se  libéra  de  lui  même.  Un  jour 
arriva  promptement  que  Charles- Augustin  Sainte-Beuve 
sut  préférer  la  vérité  à  son  cœur.  Tout  au  moins,  quand 
il  s'occupa  des  écrivains  d'un  autre  siècle  que  le  sien,  il 
cessa  de  chercher,  comme  il  avait  fait  au  début,  sa 
propre  ressemblance  au  fond  de  leurs  œuvres;  il  les  lut, 
les  approfondit  pour  elles-mêmes.  Dans  les  vingt-cinq  ou 

3 


Sl\  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

trente  années  dernières  de  sa  vie,  l'admirable  vieillard 
entre,  pénètre,  s'insinue,  agile  et  puissant  comme  un 
dieu,  dans  chaque  repli  des  idées  et  des  affaires  ;  il  s'égale 
au  moindre  détail;  il  en  dresse  des  états  aussi  minu- 
tieux que  brefs;  il  se  renseigne  exactement,  nous  ren- 
seigne avec  abondance;  il  éclaire  mille  difficultés  d'his- 
toire par  des  chefs-d'œuvre  de  biographie.  Peu  à  peu  se 
dispose  dans  son  esprit  comme  un  Musée  de  la  vérité 
partielle.  Sans  étiquette  de  politique  ou  de  religion,  il 
note  ce  qui  est,  tout  ce  qui  est,  comme  il  le  perçoit,  de 
son  style  paisible,  honnêtement  gracieux,  mais  substan- 
tiel et  vivant,  où  tout  conspire  à  peindre  et  à  faire  sentir. 
L'exercice,  ajouté  à  ses  dons  naturels,  lui  avait  formé 
peu  à  peu  ce  jugement,  ce  sentiment,  ce  don  de  voir, 
de  classer,  de  proportionner  dont  il  n'était  aucun 
exemple  autour  de  lui.  L'étude  des  siècles  antérieurs 
aux  nôtres,  sa  grande  Histoire  de  Port-Royal,  qui  l'avait 
fait  le  contemporain  et  le  condisciple  de  Biaise  Pascal  et  de 
Jean  Racine,  avaient  achevé  de  l'instruire  et  de  le  déli- 
vrer. Sans  se  vanter,  mais  infatigablement  (bien  plus 
qu'un  Nisard,  à  vrai  dire)  il  s'imprègne  de  la  vraie 
moelle  nationale  :  vivacité  du  xvme,  doctrine  du  xvue. 
Quand  d'autres  de  son  âge  descendent  à  la  mort  sans 
avoir  quitté  le  berceau,  ce  fin  et  large  esprit  ne  s'arrête 
de  croître,  de  mûrir,  de  fructifier.  Il  meurt  et,  à  défaut 
d'une  doctrine  formulée,  laisse  au  monde  son  répertoire 


BAIItTB-BEUYE   OU    l'eIIPIRISMB  35 

de   réalités  bien  décrites,  ses  leçons  d'analyse  et  l'idée 

de  traiter  des   œuvres  de   l'esprit  en   naturaliste  et  en 
médecin. 


Un  esprit  d'une  rare  pénétration1  a  nommé  l'auteur 
des  Lundis  notre  Thomas  d'Aquin.  Le  mot,  qui  peut  sur- 
prendre, a  sa  profonde  vérité.  Chaque  âge  possède  le 
Thomas  d'Aquin  qu'il  mérite,  et  n'a  rien  de  meilleur. 

Le  nôtre  est  sans  doute  plus  critique  que  généralisateur 
et  plus  douteur  qu'affirmatif.  Pourtant,  sachons  tout  ce 
que  vaut  cette  Somme  naturaliste,  rédigée  par  le  plus 
analyste  des  hommes.  Il  ne  faut  pas  croire  qu'on  n'y 
trouvera  que  des  faits  à  côté  d'autres  faits,  privés  de  vie 
et  de  vertu,  comme  des  fleurs  d'herbier.  C'est  là  un 
ancien  préjugé,  né  de  nos  préventions,  non  contre  Sainte- 
Beuve  mais  contre  l'analyse.  L'analyse  passe  aujour- 
d'hui pour  impuissante  à  donner  autre  chose  que  cette 
poussière  de  renseignements  desséchés.  Je  ne  sais  pas 
d'erreur  plus  grande.  S'il  est  très  vrai  que  l'analyse  dé-" 
compose  pour  découvrir  l'ordre  de  la  composition,  il 
n'est  point  vrai  que  cette  décomposition,  cette  anatomie 
soient  stériles  pour  la  vie  active  et  ne  fassent  que  nous 

i.  M.  Anatole  France,  dans  La  Vie  littéraire. 


36  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

montrer  l'ordre  de  ce  qui  est  ou  le  mécanisme  des  com- 
posants. L'analyse  fournit  les  éléments  d'une  recomposi- 
tion :  les  personnes  qui  n'ont  jamais  usé  de  ce  procédé 
sont  les  seules  à  l'ignorer. 

En  effet,  l'analyse  ne  démembre  point  indistinctement 
tous  les  produits  de  la  nature.  Chez  Sainte-Beuve  comme 
ailleurs,  l'analyse  choisit  plutôt,  entre  les  ouvrages  dont 
on  peut  observer  l'arrangement  et  le  travail,  les  plus 
heureux  et  les  mieux  faits,  ceux  qui  témoignent  dune 
perfection  de  leur  genre  et,  pour  ainsi  dire  appartiennent 
à  la  Nature  triomphante,  à  la  Nature  qui  achève  et  réus- 
sit. En  ce  cas,  l'analyse  fait  donc  voir  quelles  sont  les 
conditions  communes  et  les  lois  empiriques  de  ces  coups 
de  bonheur;  elle  montre  comment  la  Nature  s'y  prend 
pour  ne  point  manquer  sa  besogne  et  atteindre  de  bonnes 
fins. 

De  l'étude  de  ces  succès  particuliers,  l'analyste  peut 
se  former  une  espèce  de  Science  de  la  bonne  fortune.  Il 
en  dresse  le  coutumier,  sinon  le  code.  De  ce  qui  est  le 
mieux,  il  infère  des  types  qui  y  soient  conformes  dans 
l'avenir.  Cette  élite  des  faits  lui  propose  ainsi  la  sub- 
stance des  intérêts  supérieurs  que  l'on  nomme,  suivant 
les  cas,  le  droit  ou  le  devoir.  Sainte-Beuve  n'était  ni  si 
croyant  ni  si  crédule  qu'il  se  pût  flatter  d'avoir  lu, 
comme  un  aruspice,  aux  entrailles  des  choses,  soit  les 
grandes  lois  de  l'histoire,  soit  la  clef  de  nos  destinées 


SAINTE-BEUVE    OU    L'EMPIRISME  37 

particulières  et  I»1  guide  précis  de  la  moralité  :\nais, 
aussi  souvent  qu'il  pouvail  ajouter  au  renseignement  de 
fait  une  vue  de  droit  naturel  et,  comme  on  peut  dire 
en  tudesque,  une  échappée  sur  l'idéal,  qui  n'eussent 
rien  d'imaginaire,  il  le  Taisait  hardiment  et  modeste- 
ment. 

Qu'il  s'agisse  de  la  correspondance  d'un  préfet,  des 
écrits  de  Napoléon  ou  des  recherches  de  Le  Play  sur  la 
condition  du  travail  et  de  la  famille  en  Europe  (ce  Le  Play, 
(ju'il  appelle  un  «  Bonald  rajeuni,  progressif  et  scien- 
lifique  n  ),  une  diligente  induction  permet  à  Sainte- 
Beuve  d'entrevoir  et  de  dessiner,  entre  deux  purs  constats 
de  faits,  la  figure  d'une  vérité  générale.  Cette  vérité 
contredit  souvent  les  idées  reçues  de  son  temps. 

Elle  contredit  même,  cette  vérité  aperçue  par  la  raison 
de  Sainte-Beuve,  les  goûts  qui  lui  sont  personnels,  ceux 
qui  lui  viennent  de  naissance  et  de  complexion.  Il  ne 
faut  pas  perdre  de  vue,  quand  nous  parlons  de  lui,  les 
différences  capitales  entre  l'homme  et  l'esprit.  Le  pre- 
mier a  été  jugé  avec  dureté,  mais  justice,  par  Frédéric 
Nietzsche1.  «  Il  n'a  rien  qui  soit  de  l'homme,  il  est 
plein  de  petites  haines  contre  tous  les  esprits  virils...  Il 
erre  çà  et  là,  raffiné,  curieux,  aux  écoutes.  Un  être 
féminin  au  fond...  Ses  instincts  inférieurs  sont  plébéiens. 

i.  Flâneries  inaetuelles,  traduites  par  M.  Henri  Albert  au  Mercure 
4e  France. 


38  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

—  Révolutionnaire,   mais  passablement  contenu  par  la 
crainte.  » 

C'est  bien  cela,  mais  à  cette  sensibilité  anarchique  s'al- 
liait l'esprit  le  plus  droit,  le  plus  sain,  le  plus  organique. 
Parlons  mieux;  c'était  un  esprit,  c'était  une  raison  :  il 
n'y  a  point  d'esprit,  ni  de  raison  qu'on  puisse  appeler 
révolutionnaires.  La  révolution  est  toujours  un  soulève- 
ment de  l'humeur.  Toutes  les  fois  qu'intervint  son  intel- 
ligence, Sainte-Beuve  étouffa  ce  soulèvement  :  si  bien 
que  c'est  peut-être  dans  la  suite  de  ses  études  que  se 
rencontreraient  les  premiers  indices  de  la  résistance  aux 
idées  de  1789  qui,  plus  tard,  honora  les  Taine  et  les 
Renan.  Un  effort  continué  de  simple  analyse  lui  avait 
fait  sentir  l'infirmité  de  ces  ambitieuses  idées  que  la  nature 
même  juge  et  condamne  chaque  jour,  par  l'échec  qu'elle 
leur  inflige. 

En  ce  cas,  l'analyse  fit  donc  ouvrage  créateur.  Elle 
fournit  un  conseil  pratique,  une  direction  pour  agir.  Si 
les  romans  de  philosophie  cousinesque  consacrés  au  Bon 
et  au  Beau  faisaient  sourire  Sainte-Beuve,  c'est  justement 
qu'il  aidait,  d'un  autre  côté,  à  la  science  positive  du  beau 
et  du  bon.  Une  Hygiène,  une  Morale,  une  Politique, 
une  Esthétique  même  et  même  une  Religion  peuvent 
naître,  en  effet,  par  la  suite  des  lents  progrès  de  ce 
qu'il  nommait  finement  son  [  «  Histoire  naturelle  des 
esprits  ». 


SAINTE-BEUVE    <>i      i.'l  MlMlilSME 


Examiner  chacune  des  sciences  que  celle  Histoire 
naturelle  rendit  possibles  serait  bien  mal  proportionné 
au  sujet  de  cet  examen;  mais  il  faut  dire  un  mot  de  la 
première  de  toutes,  celle  qui  régit  la  pensée  et,  de  là, 
domine  le  reste. 


Si  le  goût  de  la  vérité  n'est,  à  son  origine,  qu'une 
passion  comme  les  autres,  cette  passion  acquiert,  en 
s'exerçant,  tous  les  éléments  de  sa. règle.  Elle  sait  s'y 
plier,  à  la  condition  d'être  pure,  d'être  un  vrai  désir  de 
savoir,  aussitôt  qu'elle  observe  qu'on  ne  trouve  et  qu'on 
ne  transmet  la  vérité  que  sous  certaines  conditions,  dans 
un  certain  ordre  et  moyennant  certains  sacrifices.  Chef- 
d'œuvre  initial  de  sagesse  empirique  :  l'intelligence, 
mue  par  la  passion  qui  lui  est  propre,  prend  garde  de 
ne  pas  se  laisser  conduire  par  son  moteur.  Pour  rester 
elle-même,  elle  se  tient  au  sentiment  de  ses  sources  et 
de  ses  limites;  cette  raison  tempère  ou  mesure  l'essor 
de  sa  curiosité,  et  celle-ci,  gardant  son  ancien  rang  de 
principe  de  la  science,  échappe  ainsi  au  risque  de  devenir 
principe  d'anarchie  et  de  barbarie. 


4o  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

Tout  cela  peut  paraître  abstrait;  mais  traduisons-le. 
Plutôt  que  de  fonder  certaines  inférences  sur  des  ren- 
seignements imparfaits  et  insuffisants,  l'esprit  maître  de 
soi  et  capable  de  se  régir  différera  d'en  rien  connaître, 
et,  loin  de  se  cacher  de  cette  abstention,  il  en  tirera  de 
l'honneur.  Dans  l'intérêt  de  la  science  générale,  il  saura 
même  ajourner  beaucoup  de  curiosités,  et  la  vertu  de 
discrétion  recevra,  dans  ce  cas,  un  sens  scientifique  :  on 
outre  à  peine  cette  discrétion  généreuse  quand,  à  l'exemple 
de  certains  positivistes,  on  hésite  à  se  réjouir  de  la  per- 
fection des  microscopes  ou  qu'on  se  fait  scrupule  d'ob- 
server les  constellations1. 

Enfin  l'appétit  de  savoir  se  peut  même  aussi  refréner 
et  tenir  en  respect  par  la  considération  de  l'ordre  public. 
Bien  que  fort  jaloux  des  libertés  de  la  plume,  Sainte- 
Beuve  se  sépara  des  hommes  de  la  seconde  République 
pour  se  ranger  à  la  contrainte  impériale  et,  si  la  peur 
dont  parle  Nietzsche  ne  fut  pas  étrangère  à  sa  résolution, 
celle-ci  fut  du  moins  approuvée  sans  réserves  par  sa 
raison.  Puisque,  en  effet,  l'ordre  public  est  la  condition 
même  des  progrès  et  de  la  durée  de  la  science  (il  n'y  eut 
guère  de  science  quand  l'anarchie  chrétienne  eut  énervé 
l'Etat  romain  devant  les  barbares,  entre  le  vie  et  le 
xe  siècle2!)  comment  la  science  pourrait-elle  hésiter    à 

i.  Voir  la  note  IX. 

2.  Si  ce  n'est  clans  les  monastères  catholiques. 


SAIflTB-BEUVE    OU    L  BlfPIRISME  '\  r 

céder  à  l'ordre  public?  On  ne  scie  | >< > î i ■  i  l.i  branche  sur 

laquelle  on  se  home  assis. 

Il  existe  aujourd'hui  un  genre  de  fanatisme  scienti- 
fique qui  menace  d'être  funeste  à  la  science  :  il  ferait 
tout  sauter  pour  éprouver  un  explosif,  il  perdrait  un 
Etat  pour  tirer  des  archives  et  mettre  en  lumière  un 
document  «  intéressant  ».  Ce  système  anarchique  et 
révolutionnaire  est  de  source  métaphysique.  Il  n'a  rien 
de  rationnel.  Proprement  il  consiste  à  remplacer  le  dieu 
des  Juifs  par  la  Curiosité,  dite  improprement  la  Science, 
mise  sur  un  autel,  faite  centre  du  monde  et  revêtue  des 
mêmes  honneurs  que  Jéhovah.  Cette  superstition  ne 
mérite  pas  plus  de  respect  que  les  autres.  Bien  qu'elle 
soit  fort  à  la  mode  parmi  les  savants,  Sainte-Beuve  ou 
l'empirisme  organisateur  lui  donne  son  nom  véritable  : 
tantôt  passion  féconde,  tantôt  pure  monomanie. 


Ou  ces  mots  aimés  de  progrès,  d'émancipation  et 
d'autonomie  intellectuelle,  de  raison  libre  et  de  religion 
de  la  science,  ont  perdu  leur  sens  défini,  ou  cet  Empi- 
risme organisateur  que  j'ai  rapidement  déduit  de  l'His- 
toire naturelle  des  esprits  constitue  le  système  religieux 
et  moral,  parfaitement  laïc,  strictement  rationnel,   pur 


[\2  TROIS    IDÉES    POLITIQUES 

de  toute  mysticité,  auquel  semble  aspirer  |la  France 
moderne. 

Mais  observons  qu'en  même  temps  la  vieille  France 
n'y  répugne  pas  autant  qu'elle  répugne  à  Michelet  et  à 
Rousseau.  Elle  y  est  attirée  d'abord  par  l'aspect  or- 
donné et  conservateur  (au  beau  et  ferme  sens  du  mot) 
de  tout  le  système.  Elle  y  est  retenue  par  un  certain 
mépris  que  témoigne  cet  Empirisme  pour  le  verbiage 
des  courtisans  du  peuple.  Cet  Empirisme  enseigne  et 
professe  en  effet  que  l'ordre  des  sociétés,  de  quelque 
façon  qu'on  l'obtienne,  importe  plus  que  la  liberté  des 
personnes,  puisque  cela  [est  le  fondement  [de  ceci; 
au  lieu  de  célébrer  l'égalité,  même  devant  la  loi,  son 
attention  se  porte,  instinctivement  mais  aussi  méthodi- 
quement, sur  le  compte  des  différences  naturelles  qui  ne 
peuvent  manquer  de  frapper  un  œil  d'analyste;  enfin, 
quand  tant  d'instituteurs  publics  fatiguent  les  oreilles 
de  cette  vieille  France  avec  l'éloge  de  la  plus  molle  sen- 
siblerie dans  les  lois  et  les  mœurs,  l'Empirisme  loue, 
au  contraire,  comme  normale,  une  saine  mesure  d'in- 
sensibilité morale  et  physique. 

Qu'est-ce  que  tout  cela  au  regard  de  la  vieille  France, 
si  ce  n'est  une  réaction  contre  les  idées  de  Jean-Jacques? 
Elle  y  reconnaît  les  principes  de  morale  classique  et  de 
politique  païenne  qu'avait  gardés  si  précieusement  le 
catholicisme;   et  peut-être    nos  contemporains    sont-ils 


SAINTE-BEI  VE    OU    [/BMPIRI8MB  43 

mieux  éclairés  sur  cet  ordre  d'idées  que  ne  le  furent 
les  jésuites  de  1857,  lorsqu'un  ami  d'Auguste  Comte 
vin!  leur  offrir  l'alliance  positiviste  '.  De  ce  qui  est 
traditionnel' ou  «  vieille  France  »,  l'Empirisme  organi- 
sateur n'exclut  à  peu  près  rien,  sinon  peut-être  les  abus 
du  sentiment  chrétien.  Mais  ces  grands  abus,  l'on  peut 
dire  que  l'Église  elle-même  les  neutralise  ou  les  combat, 
puisqu'elle  n'a  jamais  cessé  de  renier  les  sectes  igno- 
rantines  ou  iconoclastes  qui  sont  nées  de  la  lecture  des 
livres  juifs.  Enfin  cet  Empirisme  n'offre  rien  de  sectaire. 
Il  ne  force  personne.  A  peu  près  comme  à  l'Hygiène,  il 
lui  suffit  que  dépérissent  tous  ceux  qui  le  négligent, 
personnes  ou  sociétés. 


Ces  remarques,  qui  nous  éloignent  de  Sainte-Beuve 
autant  qu'il  s'est  lui-même  éloigné  quelquefois  de  son 
type  supérieur,  ont  du  moins  l'avantage  de  nous  mêler 
aux  plus  nobles  intelligences  de  sa  famille.  J'y  trouve 
des  naturalistes  comme  [Taine  et  Renan,  nommés  réac- 
tionnaires, de  ce  que,  ayant  essuyé  les  maladies  de 
leur  époque,  ils  ont  rétrogradé,  en  effet,  jusqu'à  la 
santé;   des  historiens  comme   Fustel   de  Coulanges  qui 

1 .  Voir  la  note  X. 


44  TROIS    IDÉES     POLITIQUES 

rapatria  dans  son  art  la  raison  qu'en  avait  chassée  le 
procédé  de  Michelet;  les  élèves  de  cet  Auguste  Comte, 
dont  l'influence,  parallèle  à  celle  de  Sainte-Beuve,  eût 
mérité  d'être  honorée  et  soutenue  par  tous  les  pays  de 
culture  rlassique,  mais  dont  on  n'a  même  point  célébré 
décemment  le  centenaire  qui  tombait  en  janvier  der- 
nier... J'y  reconnais  pareillement  les  économistes  du 
groupe  de  Le  Play,  certains  Balzaciens  réfléchis  et,  sans 
nulle  surprise,  ceux  des  catholiques  modernes  qui  n'ont 
point  perdu  les  leçons  de  Maistre  et  de  Bonald. 

La  compagnie  de  Sainte-Beuve  réunit,  comme  on 
voit,  tout  notre  fonds  solide  et  sain.  Elle  enferme  à  peu 
près  tous  ceux  des  écrivains  de  notre  siècle  qui  ne  vont 
point  à  quatre  pattes.  La  littérature  contemporaine  laisse 
voir  ici  autre  chose  qu'une  brutalité  vivace  ou  mori- 
bonde, et  redevient  intelligente,  raisonnable,  humaine, 
française.  Il  ne  serait  point  surprenant  que  la  France 
choisît  un  jour  cette  maison  étroite,  ce  nom  modeste  et 
ce  génie  supérieur  pour  célébrer  la  fête  de  ses  qualités 
distinctives.  Tout  compté,  une  fête  nationale  de  Sainte- 
Beuve  ne  me  semble  pas  une  pure  imagination. 

Si  les  partis  de  droite  pouvaient  oublier  ses  passades 
d'anticléricalisme;  si,  à  gauche,  on  savait  ce  que  parler 
veut  dire  et  qu'on  y  cherchât  où  elle  est  la  liberté  de  la 
pensée  ;  si  les  radicaux  prenaient  garde  que  Sainte-Beuve 
ne  fut  jamais  sacristain  et  si  les  catholiques  observaient 


SAINTE-BEUVE    OU    L  BMPIBJ8M1  45 

que  non  plus  il  ne  se  lit  pas  calviniste,  bien  qu'il  ait 
fi» sûreté  du  côté  de  Lausanne  :  eh  bien!  l'œuvre,  le  nom, 
la  moyenne  des  idées  de  ce  grand  esprit,  sans  oublier  ce 
prolongement  naturel,  leurs  conséquences  politiques, 
feraient  le  plus  beau  lieu  du  monde  où  se  grouper  dans 
ii no  journée  de  réconciliation  générale.  On  y  saluerait 
l'espérance  du  Progrès  véritable,  qui,  pour  le  moment, 
ne  consiste  qu'à  réagir;  et,  d'entre  les  ruines  du  vieux 
mysticisme  anarchique  et  libéral,  se  relèveraient  les  cou- 
ronnes, les  festons,  les  autels  et  la  statue  intacte  de  cette 
déesse  Raison,  armée  de  la  pique  et  du  glaive,  ceinte 
d'olivier  clair,  ancienne  présidente  de  nos  destinées 
nationales. 


ÉPILOGUE 


ÉPILOGUE 


—  Et  le  peuple?  me  dira  quelque  vociférateur  de  la 
suite  de  Michelet. 

Si  l'on  appelle  peuple  les  illettrés,  je  répondrai  qu'une 
fête  de  Sainte-Beuve  ne  l'ennuierait  aucunement.  \u 
contraire,  il  s'admirerait  de  toute  son  âme  d'ainsi  fêter 
autre  chose  que  ses  instincts. 

Orphée  a  dû  chanter  aux  tigres,  pour  les  civiliser, 
ses  plus  nobles  poèmes.  Pour  les  personnes  que  cette 
observation  ne  toucherait  pas.  je  les  prie  d'assister  à  la 
prochaine  fête  de  saint  Bonaventure  dans  une  église  de 
capucins.  C'est  un  saint  très  docte  et  très  sage,  d'une 
théologie  profonde,  dont  les  mérites  ne  sont  apprécies 
que  de  gens  d'esprit  :  toutefois,  les  mendiants  du  porche 
et  le  petit  peuple  suivent  son  office  de  très  bon  cœur. 

Aussi  bien,  cette  fête  de  Michelet  a-t-clle  échoué  '.  Es- 
sayons, s'il  vous  plaît,  de  fêter  un  Bonaventure  ou  un 

i.  Voir  la  note  XI. 


50  ÉPILOGUE 


Sainte-Beuve.  Ce  n'est  pas  la  noblesse  et  l'élévation  des 
idées  qui  fatigue  et  fait  bâiller  le  peuple.  On  l'assomme 
de  son  propre  panégyrique.  Il  enrage  de  voir  que  l'on 
s'encanaille  pour  lui.  Le  bon  peuple  veut  des  modèles, 
et  l'on  s'obstine  à  lui  présenter  des  miroirs.  Il  se  doute 
qu'on  l'abrutit. 


NOTES 


NOTE  I 

DE      LESPRIT      CLASSIQUE 

«   La  vieille    France   avait 
l'esprit  classique.  »  (Page  10). 

Une  erreur  déplorable,  duc  peut-être  à  des  préjugés  de 
professeur  ou  d'ancien  élève,  a  conduit  notre  maître  Taine  à 
qualifier  de  classique  l'esprit  qui  prépara  la  Révolution.  Si 
l'on  y  réfléchit,  l'antiquité  classique  eut  ici  une  part  infime. 
La  bibliographie  révolutionnaire  ne  comprend  guère,  en  fait  de 
livres  classiques,  que  la  République  de  Platon  et  les  Vies  paral- 
lèles de  Piutarque;  encore  n'y  sont-elles  que  de  ce  que  le 
Père  et  Docteur  des  idées  révolutionnaires,  J.-J.  Rousseau, 
leur  a  fait  des  emprunts  de  langage  plus  que  de  fond. 

Piutarque  fut  d'ailleurs  fort  averti,  déjà  pénétré  malgré 
lui,  des  idées  sémitiques;  car  il  naissait  presque  au  moment 
où  le  souffle  de  l'Orient  avait  altéré  la  grande  âme  antique. 
Quant  à  Platon,  il  est,  de  tous  les  sages  grecs,  celui  qui  rap- 
porta d'Asie  le  plus  d'idées  et  les  plus  singulières  ;  plus  que 
tous  ses  confrères,  il  a  été  commenté  et  défiguré  par  les  Juifs 
alexandrins.  Ce  qu'on  nomme  platonicisme,  ce  qu'on  peut 
nommer  plutarchisme,  risque,  si  on  l'isole,  de  représenter 
assez  mal  la  sagesse  d'Athènes  et  de  Rome  ;  il  y  a  dans  les 
deux  doctrines  des  parties  moins  gréco-latines  que  barbares, 
et  déjà  «  romantiques». 


54  NOTE    I 


Mais,  avec  ses  physiciens  et  ses  géomètres,  avec  ses  so- 
phistes, ses  artistes  et  ses  poàtes  logiciens,  avec  Phidias,  avec 
Aristote  qui  ouvrit  un  monde  nouveau,  l'on  peut  dire  que 
l'ancienne  Grèce  posa  le  fondement  de  la  science,  de  la  phi- 
losophie et  de  la  religion  positives;  avec  ses  hommes  d'État, 
ses  historiens,  ses  moralistes,  l'ancienne  Rome  déroula  une 
si  puissante  leçon  de  politique  réaliste  que  les  Gha  mbres 
anglaises  et  la  Monarchie  Capétienne  ne  l'ont  point  surpassée. 
Ni  dans  la  famille,  ni  dans  la  cité  des  Anciens,  rien  n'est 
laissé  à  l'anarchie;  l'arbitraire  des  chefs  et  les  prescriptions  des 
lois  se  tempèrent  et  se  composent  exactement.  L'institution 
de  l'esclavage  enlève  à  la  démocratie  ses  plus  grandes  diffi- 
cultés ;  et,  du  reste,  l'histoire  malheureuse  du  dernier  demi- 
siècle  de  la  liberté  athénienne,  les  avis  répétés  des  Aristo- 
phane, desXénophon,  des  Platon  même  et  de  tous  les  maîtres 
du  génie  attique,  la  rapidité  de  la  consomption,  l'éclat  fou- 
droyant de  la  chute  sont  de  grands  témoignages  en  faveur 
des  aristocraties  et  des  autres  régimes  d'autorité.  Qui  en  prend 
connaissance  se  sent  assez  mal  disposé  pour  le  dogme  du 
gouvernement  populaire. 

Dans  l'ère  moderne,  la  philosophie  catholique  se  modèle 
de  préférence  sur  Aristote;  la  politique  catholique  s'ap- 
proprie les  méthodes  de  la  politique  romaine .  Tel  est  le 
caractère  de  la  tradition  classique.  L'esprit  classique,  c'est 
proprement  l'essence  des  doctrines  de  toute  la  haute  huma- 
nité. C'est  un  esprit  d'autorité  et  d'aristocratie.  Nommer 
classique  l'esprit  de  la  Révolution,  c'était  donc  dépouiller  un 
mot  de  son  sens  naturel  et  préparer  des  équivoques. 

La  Révolution  est  venue  d'un  tout  autre  côté  :  la  Bible 
delà  Réforme,  les  statuts  de  la  République  de  Genève,  les 


NOTE    i 

théologiens  calvinistes,  le  vieux  ferment  individualiste  de  la 
Germanie  auquel  la  Suisse  trilingue  servait  déjà  de  truche- 
ment européen,  enfin  les  élans  personnels  d'une  sensibilité 
<|ui  n'était  retenue  ni  par  des  mœurs  héréditaires,  ni  par  de 
très  fortes  études,  ni  par  une  raison  très  saine,  voilà  les 
humbles  causes  des  idées  qui  naquirent  dans  l'esprit  de 
Rousseau.  Par  la  magie  de  l'éloquence,  elles  entrèrent  avec 
lui  dans  la  vieille  société  française;  loin  d'y  déterminer 
aucun  état  d'esprit  classique,  elles  allèrent  à  détruire  cet 
esprit  de  progrès  et  d'ordre.  Qui  niera  que  Rousseau  n'ait 
ouvert  l'ère  romantique? 

Justement  parce  que  Taine  a  droit  à  tous  les  respects,  il 
importait  de  faire  voir  comment  on  ne  peut  admettre  un 
détail  de  son  vocabulaire  et  pourquoi  même  on  a  le  devoir 
de  le  contester. 


NOTE   II 


LE      GOUT     DE      CHAIR 


«  Chateaubriand  désor- 
ganisa ce  génie  abstrait  en 
y  faisant  prévaloir  V ima- 
gination, en  communiquant 
au  langage,  aux  mots,  une 
couleur  de  sensualité,  un 
goût  de  chair...  »(Page  10). 


M'abstenant  ici  de  critique  littéraire,  je  ne  saurais  déve- 
lopper le  sujet  de  cette  remarque.  Elle  est,  du  reste,  confir- 
mée par  la  lecture  attentive  de  toute  belle  page  de  Chateau- 
briand. Les  phrases  en  paraissent  évidemment  formées  pour 
mettre  en  valeur  certaines  expressions,  certains  vocables  ou 
même  certaines  syllabes  d'une  éclatante  volupté.  Volupté 
faite  mot,  volupté  faite  succession  et  agencement  de  sono- 
rités. Je  ne  saurais  qualifier  autrement  son  «  grand  secret  de 
mélancolie  »  ou  sa  «  molle  intumescence  des  vagues  ». 
Impossible  de  rien  voir  de  plus  sensuel  :  c'est  une  caresse 
physique  sur  les  papilles  labiales  et  linguales,  sur  les  petites 
fibres  de  notre  appareil  auditif.  On  goûterait  à  ces  discours 
comme  on  en  baiserait  dans  l'air  les  espèces  matérielles. 

u  Avant  Chateaubriand,  le  mot  était  un  signe,  un  signe 
abstrait  et  qui  ne  cessait  d'être  tel  que  par  un  vrai  coup  de 


NOTE       II 


fortune;  ce  hasard  Lui-même  valait  ce  qu'il  valait,  on  ne 
s'appliquait  point  à  le  rendre  régulier  ni  môme  fréquent  ; 
c'était  à  la  lettre  un  bonheur  d'expression,  un  accident  heu- 
reux auquel  on  s'égayait  sans  trop  y  peser;  car  s'il  venait  • 
perdre  cette  qualité  d'accident,  on  sentait  qu'il  perdait  son 
prix.  Enfin,  le  mot-réalité,  le  inot-couleur,  le  mot-parfum, 
le  mot-sensation,  le  mot-objet  pouvait  bien  venir  sou>  i,i 
plume  par  jeu  ou  par  humeur,  il  n'était  en  aucune  sorte  la 
fin  du  style.  C'est  Chateaubriand  qui  l'a  élevé  à  cette  dignité 
nouvelle.  Chateaubriand  tient  moins  à  ce  qn'il  dit  qu'à  l'en- 
veloppe émouvante,  sonore  et  pittoresque  de  ce  qu'il  dit  et, 
comme  ce  qu'il  dit  n'est  rien  qu'une  suite  d'images,  ce  n'est 
pas  au  système  d'images  qu'il  nous  veut  attentifs,  mais 
bien  à  l'imagé  même  de  son  discours,  aux  images  dir< 
dont  il  est  tout  constitué  ;  en  d'autres  termes,  à  la  nature 
propre  des  mots  qui  lecomposent,  puisque  souvent  ces  images 
et  ces  mots  ne  font  qu'un. 

a  Source  de  peine  et  de  plaisir,  vivant  principe  de  toute  la 
poésie,  ayant  des  vertus  personnelles  et  des  aspects  originaux 
que  tout  écrivain  s'est  appliqué  depuis  à  dégager  et  à  souli- 
gner :  tel  est  le  grade  auquel  Chateaubriand  a  promu  le  mot. 
Avant  lui,  la  syntaxe  et  le  style,  c'est-à-dire  le  génie  delà 
langue  et  la  pensée  de  l'auteur,  étaient  au  premier  rang;  ils 
sont,  grâce  à  lui,  descendus  jusqn'au  second,  ayant  cédé  la 
place  au  vocabulaire.  Les  conséquences  de  cette  révolution  se 
sont  continuées  non  seulement  dans  Hugo  et  ses  contempo- 
rains mais  jusque  dans  l'œuvre  de  ce  romantique  attardé  que 
nous  venons  de  perdre.  »  M.  Stéphane  Mallarmé.  (Revue- 
Encyclopédique  du  i5  octobre  1898). 


NOTE  III 


LES     DEISTES 


«  Examinée  de  près,  elle 
diffère  seulement  par  le 
lustre  du  pittoresque  et  les 
appels  aux  sens  du  déisme 
sentimental  prolongé  par 
les  Allemands  et  les  Suis- 
ses du  salon  Necker...  » 
(Page  il). 


F  En  dépit  du  grand  préjugé  que  l'autorité  de  Voltaire  a  fait 
régner  en  France,  c'est  une  question  de  savoir  si  l'idée  de 
Dieu,  du  Dieu  unique  et  présent  à  la  conscience,  est  toujours 
une  idée  bienfaisante  et  politique. 

Les  positivistes  font  observer  avec  raison  que  cette  idée  peut 
aussi  tourner  à  l'anarchie.  Trop  souvent  révolté  contre  les 
intérêts  généraux  de  l'espèce  et  des  sous-groupements  humains 
(patrie,  caste,  cité,  famille),  l'individu  ne  s'y  soumet,  en  beau- 
coup de  cas,  que  par  nécessité,  horreur  de  la  solitude,  crainte 
du  dénûment  :  mais  si,  dans  cette  conscience  naturellement 
anarchique,  l'on  fait  germer  le  sentiment  qu'elle  peut  nouer 
des  relations  directes  avec  l'Être  absolu,  infini  et  tout-puissant, 

i.  On  trouvera  page  61,  en  note,  la  raison  pour  \ laquelle  j'ai  estimé  ne 
pas  devoir  changer  une  syllabe  à  la  réimpression  des  cinq  pages  qui  suivent 
\1912]. 


Non.    m  59 


l'idée  de  ce  maître  invisible  et  lointain  l'aura  vite  éloignée  du 
respect  qu'elle  doit  à  ses  maîtres  visibles  et  prochains  :  elle 
aimera  mieux  obéir  à  Dieu  qu'aux  hommes.  A  tout  propos, 
non  une  fois  comme  le  fit  Antigone  très  légitimement,  elle 
invoquera  les  lois  éternelles  et  inécrites  pour  se  soustraire  aux 
lois  qui  lui  seront  le  plus  directement  relatives.  Elle  frondera 
sans  mesure  les  principes  de  la  cité  et  de  la  raison.  Ce  com- 
merce mystique  inspire  le  scepticisme  en  spéculation,  comme 
en  pratique  la  révolte  :  il  persuade  que  l'internelle  force 
divine  dicte  tout  jugement  insuffisamment  motivé  et  inspire 
les  appétits  qui  contredisent  à  la  règle.  Tel  est  le  multiplica- 
teur immense  qu'ajoute  l'idée  de  Dieu  au  caprice  individuel  : 
accru  à  l'infini,  multiplié  par  l'infini,  chaque  égoïsme  se  jus- 
tifie sur  le  nom  de  Dieu  et  chacun  nomme  aussi  divine  son 
idée  fixe  ou  sa  sensation  favorite,  la  Justice  ou  l'Amour,  la 
Miséricorde  ou  la  Liberté. 

Il  ne  devrait  y  avoir  qu'un  cri  parmi  les  moralistes  et  les 
politiques  sur  les  dangers  de  l'hypocrisie  théistique.  Si,  pour 
un  instant,  elle  donne  à  chaque  individu  quelque  ardeur  et 
quelque  ressort,  ce  n'est  qu'une  apparenee;  cette  passagère 
excitation  de  l'orgueil  ne  vaut  pas  les  maux  qu'elle  fait,  puis- 
qu'elle décompose  et  dissout  tous  les  éléments  de  la  commu- 
nauté des  hommes,  non  seulement  l'État  et  ses  modes  divers, 
mais  aussi  la  science,  mais  jusqu'à  la  pensée.  L'individu  perd 
de  la  sorte,  outre  les  conditions  de  sa  vie  élémentaire,  ses 
ornements  et  ses  plaisirs  supérieurs. 

Ne  fût-on  ni  moraliste  ni  politique,  il  faudrait  avoir  encore 
une  grande  horreur  du  déisme  pour  si  peu  que  l'on  ait  de 
goût.  Ce  déisme  enlève,  en  effet,  aux  passions  leur  air  de 
nature,  la  simple  et  belle  naïveté.  Elle  les  pourrit,  d'une  ridi- 


6o  NOTE    III 


cule  métaphysique  :  entendez  Julie,  Lélia,  Emma,  Elvire  et 
tout  le  chœur  des  amoureuses  romantiques  protester,  aux  bras 
de  l'amant,  qu'elles  ne  l'ont  reçu  qu'en  vertu  d'une  injonction 
de  l'Être  suprême  ! 

Le  mérite  et  l'honneur  du  catholicisme  furent  d'organiser 
l'idée  de  Dieu  et  de  lui  ôter  ce  venin.  Sur  le  chemin  qui  mène 
à  Dieu,  le  catholique  trouve  des  légions  d'intermédiaires  :  il 
en  est  de  terrestres  et  de  surnaturels  mais  la  chaîne  des  uns 
aux  autres  est  continue.  Le  ciel  et  la  terre  en  sont  tout 
peuplés  comme  ils  l'étaient  jadis  de  dieux  (J.  de  Maistre, 
Du  Pape,  dernières  pages). 

Cette  religion  rend  ainsi  premièrement  à  notre  univers,  en 
dépit  du  monothéisme  qui  la  fonde,  son  caractère  naturel  de 
multiplicité,  d'harmonie,  de  composition.  En  outre,  si  Dieu 
parle  au  secret  d'un  cœur  catholique,  ces  paroles  sont  contrô- 
lées^ comme  poinçonnées  par  des  docteurs,  qui  sont  dominés 
à  leur  tour  par  une  autorité  supérieure,  la  seule  qui  soit  sans 
appel1,  conservatrice  infaillible  de  la  doctrine  :  l'esprit  de 
fantaisie  et  de  divagation,  la  folie  du  sens  propre  se  trouvent 
ainsi  réduits  à  leur  minimum;  il  n'y  a  jamais  qu'un  seul 
homme,  le  Pape,  qui  puisse  se  permettre  au  nom  de  Dieu  des 
égarements  de  pensée  et  de  conduite,  et  tout  est  combiné 
autour  de  lui  pour  l'en  garder. 

Admirable  système  dans  lequel  chacun  peut  communiquer 
personnellement  avec  Dieu,  à  la  condition  de  s'élever  par  ce 


i.  Cette  autorité  elle-même  reconnaît  aux  chefs  et  aux  princes  une  onc- 
tion, une  désignation  divines  d'où  découlent  l'indépendance  de  ceux-ci  vis-à- 
vis  d'elle  et  l'autonomie  du  pouvoir  civil.  Depuis  la  fâcheuse  scission  inter- 
venue à  l'ère  chrétienne  entre  l'ordre  religieux  et  l'ordre  civil,  je  ne  vois 
pas  qu'on  ait  rien  imaginé  de  meilleur. 


NOTE    III  6l 


nom  à  des  pensées  plus  générales,  à  de  plu^  générera  senti- 
ments1, mais  qui  ne  permet  point  qu'où  attribuée  l'info 

propres  bassesses,  ni  qu'on  en  autorise  ses  rébellions.  Le  Dieu 
catholique  garde  immuablement  cette  noble  figure  que  lui  | 
dessinée  la  haute  humanité.  Les  insensés,  les  vils,  enchaînés 
par  le  dogme,  ne  sont  point  libres  de  se  choisir  un  maître  de 
leur  façon  et  à  leur  image.  Celui-ci  reste  supérieur  à  ceux  qui 
le  prient. 

En  conclusion,  le  catholicisme  propose  la  seule  idée  de  Dieu 
tolérable  aujourd'hui  dans  un  État  bien  policé.  Les  autres 
risquent  de  devenir  des  dangers  publics.  Chez  les  anciens  Israé- 
lites, les  prophètes,  élus  de  Dieu  en  dehors  des  personnes  sacer- 
dotales, furent  des  sujets  de  désordre  et  d'agitation.  Depuis 
que  ses  malheurs  nationaux  l'ont  affranchi  de  tout  principat 
régulier  et  souvent  de  tout  sacerdoce,  le  Juif,  monothéiste  et 


i.  Un  écrivain  libéral  ennemi  résolu  de  Y  Action  française  et  médiocrement 
respectueux  de  la  vérité,  M.  Laberthonnière,  a  voulu  tirer  de  ces  réflexions 
sur  le  déisme  inorganique  une  conséquence  opposée  à  leur  esprit  et  à  leur 
texte,  mais  favorable  aux  tristes  rêveries  que  ce  malheureux  nous  impute. 
D'après  lui,  le  déisme  catholique  ne  trouve  grâce  devant  nous  qu'à  tilre 
d'instrument  de  règne  mis  à  la  disposition  non  pas  même  du  bien  public, 
mais,  ce  qui  fait  une  seconde  fausseté,  d'une  race  de  Forts  conçue  à  la  façon 
du  barbare  Nietzsche.  Malheureusement  pour  cette  ingénieuse  et  audacieuse 
folie,  la  phrase  où  je  fais  observer  que  la  condition  imposée  au  déisme 
catholique  était  de  s'élever,  par  le  nom  de  Dieu,  «  ù  des  idées  plus  générales, 
d  de  plus  généreux  sentiments  »,  cette  petite  phrase  exclut  de  ma  pensée 
toute  imagination  de  cet  ordre  et  renverse  de  fond  en  comble  l'édiGce  de 
M.  Laberthonnière.  Mais  qu'à  cela  ne  tienne!  Ce  critique  n'est  pas  embar- 
rassé pour  si  peu.  Lui  qui  pèse  une  à  une  toutes  les  syllabes  des  considéra- 
tions ci-dessus,  lui  qui  les  interroge,  les  sonde,  les  torture  dans  leur  moindre 
détail,  il  n'a  pas  un  regard  ni  un  mot  pour  cette  phrase  si  explicite.  11  l'a 
supprimée  de  son  souvenir  et  de  son  regard.  Il  l'a  abolie  de  mon  texte.  Et 
son  livre  et  sa  thèse,  qui  s'écrouleraient  sans  cela,  sont  échafaudés  tout 
entiers  sur  cette  prétention  venimeuse  [tOI'J 


62  NOTE    III 


nourri  des  prophètes,  est  devenu  —  M.  Bernard  Lazare  et 
James  Darmesteter  ne  nous  le  cachent  point  —  un  agent  révo- 
lutionnaire. Le  protestant  procède  absolument  du  juif:  mono- 
théisme, prophétisme,  anarchisme,  au  moins  de  pensée.  Le 
Vicaire  savoyard  est  un  déiste  protestant.  Dans  les  États  restés 
fidèles  à  l'esprit  de  la  a  prétendue  réforme  religieuse  ))  et  qui 
n'ont  point  tourné,  comme  l'Allemagne  du  Nord,  à  l'athéisme 
pur1,  ou,  comme  l'Angleterre,  à  une  copie  de  plus  en  plus 
étroite  du  catholicisme,  l'idée  de  Dieu  menace  beaucoup  plus 
qu'elle  ne  soutient. 


i.  Les  protestants  athées,  mais  qui  se  meuvent  au  milieu  de  coreligion- 
naires déistes,  ne  nient  que  le  nom  de  Dieu.  La  plupart  attribuent  une 
valeur  métaphysique  à  certaines  idées  de  leur  choix,  qu'ils  tirent  ainsi  du 
rang  naturel  et  de  la  place  fixée  par  la  Logique  universelle.  Cette  erreur  les 
dispose  à  la  sédition. 


NOTE   IV 


CHATEAUBRIAND    ET    LES    IDEES    REVOLUTION!*  \  lit!  > 


«  Louis  XVIII  n'eut  pas 
de  plus  incommode  sujet 
ni  ses  meilleurs  ministres, 
de  collègue  plus  dumje- 
reux..,  »  (Page  12). 


M.  André  Maurel  a  publié,  à  la  librairie  delà  Revue  Blanche, 
un  intéressant  et  profitable  Essai  sur  Chateaubriand,  écrit 
d'ailleurs  avec  un  enthousiasme  qui  n'admet  point  de 
réserves. 

Malgré  d'extrêmes  divergences  dans  l'appréciation,  nous 
nous  accordons,  M.  Maurel  et  moi,  sur  plus  d'un  point  de 
fait.  J'extrais  du  livre  les  textes  suivants  qui  sont  relatifs  au 
héros.  Page  i58  :  «  //  a  désiré  le  pouvoir  et  dès  qu'il  le  tient, 
il  s'ennuie.  »  (C'est  qu'il  voulait  non  s'en  servir  pour  le  ser- 
vice d'une  idée,  mais  en  jouir,  assez  noblement  il  est  vrai.) 
Page  173  :  «  A  vrai  dire,  l'opposition  était  l'atmosphère  de  ce 
passionné.  »  (Parce  que  c'est  là  que  la  personnalité  politique 
se  donne  commodément  et  impunément  carrière.)  Page  ao5  : 
aLa  liberté!...  Il  la  proclamait  seule  féconde.  »  (Il  fut,  en  effet, 
toute  sa  vie  un  libéral,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  un 
anarchiste  ;  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  font  de  vaines  différences 


6/|  NOTE    IV 


entre  les  idées  de  Jules  Simon  et  celles  de  Ravachol  :  ces  deux 
esprits  ne  connurent  que  des  désaccords  de  méthode.) 

Dans  son  analyse  des  écrits  politiques,  M.  André  Maurel 
fait  ressortir  que  Chateaubriand  demeura  toujours  attaché  aux 
idées  de  la  Révolution.  11  est  donc  lamentable  que  des  monar- 
chistes puissent  écrire  le  nom  de  Chateaubriand  auprès  de 
ceux  de  Maistre  et  Bonald. 

Au  contraire  de  ces  deux  philosophes  royalistes,  ce  qu'il 
voulait  c'était  les  idées  de  la  Révolution  sans  les  hommes  et 
les  choses  de  la  Révolution.  Il  opinait  de  conserver  la  doctrine 
et  de  biffer  l'histoire.  Or,  ceci  ne  se  biffe  pas  et  cela  ne  se  peut 
garder  dans  une  tête  saine.  Les  idées  de  la  Révolution  sont 
proprement  ce  qui  a  empêché  le  mouvement  révolutionnaire 
d'enfanter  un  ordre  viable;  l'association  du  Tiers  État  aux 
privilèges  du  clergé  et  de  la  noblesse,  la  vente,  le  transfert,  le 
partage  des  propriétés,  les  nouveautés  agraires,  la  formation 
d'une  noblesse  impériale,  l'avènement  des  grandes  familles 
jacobines,  voilà  des  événements  naturels  et,  en  quelque 
sorte,  physiques,  qui,  doux  ou  violents,  accomplis  sous  l'orage 
ou  sous  le  beau  temps,  se  sont  accomplis.  Je  les  nomme  des 
faits.  Ces  faits  pouvaient  fort  bien  aboutir  à  reconstituer  la 
France  comme  fut  reconstituée  l'Angleterre  de  1688  :  il  suf- 
fisait qu'on  oubliât  des  principes  mortels;  les  effets  de  ces 
mouvements  une  fois  consolidés  et  ces  faits  une  fois  acquis, 
l'œuvre  de  la  nature  eut  bientôt  tout  concilié,  raffermi  et 
guéri.  Mais  les  principes  révolutionnaires,  défendus  et  rafraî- 
chis de  génération  en  génération  (n'avons-nous  pas  encore 
une  Société  des  Droits  de  l Homme  et  du  Citoyen?)  ont  toujours 
entravé  l'œuvre  naturelle  de  la  Révolution.  Ils  nous  tiennent 
tous  en  suspens,  dans  le  sentiment  du  provisoire,  la  fièvre  de 


NOTE    IV  65 


l'attente  et  l'appétit  du  changement.  Il  y  eut  un  ancien 
régime;  il  n'y  a  pas  encore  de  régime  nouveau  :  il  n'y  a  qu'un 
état  d'esprit  tendant  à  empêcher  ce  régime  de  naître. 

M.  André  Maurel  exagère  d'ailleurs  les  qualités  et  môme, 
je  crois  bien,  le  rôle  politiques  de  Chateaubriand.  En  fermant 
cet  Essai,  il  convient  de  relire  les  lettres  du  grand  homme  à 
Mmo  de  Duras,  avec  les  réponses  de  celle-ci.  Cette  correspon- 
dance est  un  antidote  assuré  contre  tous  les  panégyriques. 


NOTE   V 


CHATEAUBRIAND     EN     JUILLET      I 


83o 


((  Tous  les  devoirs  de 
loyalisme  deviennent  aussi- 
tôt faciles,  et  même  agréa- 
bles... »  (Page  i3). 


Les  documents  abondent.  Il  faut  retenir  la  relation  des 
journées  de  Juillet  par  le  marquis  de  Kercado  Molac,  major 
général  de  la  garde  royale  en  i83o.  Charles  X  vient  d'abdi- 
quer. Les  royalistes  se  concertent  pour  faire  proclamer 
Henri  V.  Chateaubriand  doit  prendre  la  parole  à  la  Chambre 
des  Pairs  : 

«  Je  suis  fâché  de  le  dire,  écrit  le  marquis  de  Kercado, 
mais,  à  un  pareil  moment,  M.  de  Chateaubriand  me  parut 
beaucoup  trop  occupé  du  rôle  qu'il  allait  jouer  en  Europe, 
lorsqu'on  le  verrait,  lui  (disait-il),  si  maltraité,  si  méconnu 
par  le  gouvernement  du  roi,  proclamer  hautement  le  prin- 
cipe de  la  légitimité...  »  (Revue  hebdomadaire  du  3o  juillet 
1898).  Il  ne  se  perdait  pas  de  vue  et,  ce  jour-là,  il  éprouvait, 
devant  son  miroir,  la  double  joie  de  pardonner  à  l'adversaire 
et  de  l'enterrer. 


NOTE  VI 

MISKHE      LOGIQUE 


«  L'Université,  mime 
renforcée  des  leçons  écrites 
de  Herder  et  de  Vico,  ne 
suffit  point  à  lui  conférer 
ses  quartiers  de  noblesse 
intellectuelle.  On  en  a  vu  le 
résultat...  »  (Page  22). 


((  L'abandon  dos  études  logiques  »,  dit  M.  Renouvier,  «  a 
été  poussé  en  France  à  un  tel  point  que,  si  l'étude  des  mathé- 
matiques et  en  partie  celle  du  droit  n'apportaient  pas  quelque 
remède  à  ce  mal,  on  trouverait  peu  de  gens  instruits  qui 
sussent  bien  manier  la  réciproque,  par  exemple,  et  n'eussent 
pas  l'habitude  de  semer  leur  conversation  de  paralogismes 
grossiers.  »  (Log.,  tome  II).  Cet  abandon  est  d'autant  plus 
funeste  que  le  romani isme  et  la  démocratie  ont  eu  pour  effet 
d'environner  la  raison  pure  d'adversaires  plus  nombreux, 
plus  puissants  et  plus  intéressés. 

Sur  le  même  sujet  que  M .  Renouvier,  le  Genevois  Hennequin 
a  remarqué  l'affaiblissement  des  dons  proprement  intellec- 
tuels des  Français  depuis  cent  ans.  Voir  aussi  le  curieux  ou- 
vrage de  M.  Nordau,  Dégénérescence  (2  vol.  in-8°,  Paris, 
Alcan). 


68  NOTE    VI 


Encore  Hennequin,  Nordau,  Rcnouvier  s'occupent-ils  ici 
des  intelligences  soumises  à  une  culture  générale  assez  pro- 
fonde. Hors  de  ce  cercle,  dans  le  monde  des  spécialistes,  les 
dommages  sont  plus  considérables  encore,  si  l'on  en  croit 
M.  Alfred  Fouillée.  «  Rétrécissement  de  l'intelligence  », 
«  égoïsme  intellectuel  »,  «  individualisme  moral  »,  voilà  les 
traits  qu'il  a  comptés  dans  son  curieux  livre  Les  Études 
classiques  et  la  Démocratie  :  «  Ceux  qui  n'ont  pas  fait  ces 
études  dédaignent  les  idées  générales,  les  principes,  et  ils  pré- 
tendent s'en  passer  !  En  réalité  —  on  en  a  fait  maintes  fois  la 
remarque  —  ils  acceptent  sans  contrôle  parmi  leurs  idées  cou- 
rantes celles  qui  répondent  le  mieux  à  leurs  préjugés  individuels, 
et  ils  les  érigent  indûment  en  principes.  » 

La  remarque  de  M.  Fouillée  est  très  juste.  Rapprochée  de 
celles  que  l'on  a  lues  plus  haut,  elle  me  paraît  incomplète. 
L'abandon  des  études  classiques  n'est  pas  seule  cause  du  fléau 
qu'il  décrit.  L'affaiblissement  intellectuel  des  «  spécialistes  » 
vient  de  la  misère  logique  qui  règne  dans  la  sphère  supé- 
rieure des  lettrés  et  des  philosophes.  Mais  cette  misère  résulte 
de  l'abandon  des  anciennes  études  théologiques  ou,  si  l'on 
aime  mieux,  de  ce  que  ces  études  si  brusquement  abandon- 
nées n'ont  été  remplacées  par  rien . 

Je  parle  de  ces  études  en  tant  qu'études,  toute  question  de 
foi  religieuse  mise  de  côté.  Il  est  bien  trop  clair  que  la  foi, 
dans  chaque  individu,  est  un  principe  d'unité  et  d'ordre  et, 
entre  les  hommes  divers,  un  lien  politique.  Il  ne  s'agit  point 
de  cela,  mais  des  vertus  pédagogiques  de  la  théologie  dans  le 
catholicisme.  A  la  différence  de  la  théologie  protestante,  son 
caractère  est  de  former  une  synthèse  où  tout  est  lié,  réglé, 
coordonné  depuis  des  siècles,  par  les  plus  subtils  et  les  plus 


NOTE    VI  fy 


vastes  esprits  humains,  en  sorte  qu'on  peut  dire  qu'elle  en- 
ferme, définit,  distribue  et  classe  tout.  Point  de  discussion 
inutile  :  tout  aboutit.  Les  doutes  se  résolvent  en  affirmations; 
les  analyses,  si  loin  qu'on  les  pousse,  en  reconstitutions  bril- 
lantes et  complètes,  Voilà  pour  de  jeunes  esprits  la  prépara- 
tion désirable.  Ils  pourront  changer  plus  tard  au  dogme  ce 
qu'ils  voudront  et,  s'il  leur  plaît,  se  faire  bouddhistes  ou 
parsis.  L'essentiel  est  qu'ils  aient  éprouvé  les  effets  d'une  dis- 
cipline aussi  forte.  Ils  réussiront  de  la  sorte  à  marquer  les 
éléments  multiples  d'une  notion,  et  (comme  répondait 
Mçr  d'Hulst  à  un  député  radical  qui  riait  de  ses  distinguo)  ils 
oseront  «  distinguer  pour  ne  pas  confondre.  »  Us  seront 
exercés  à  juger  de  sang- froid  et  à  raisonner  avec  suite.  On  les 
aura  introduits  à  l'art  de  penser.  La  philosophie  universi- 
taire, enseignée  en  un  an,  a  de  plus  le  désavantage  de  se 
réduire  dans  beaucoup  de  cours  à  la  seule  morale,  et  quelle 
morale  !  celle  de  Kant.  Du  reste,  ce  n'est  pas  au  cœur,  mais 
au  cerveau,  que  se  marque  la  race  humaine;  môme  pour 
notre  vie  pratique,  le  meilleur  traité  de  morale  n'aura  point 
l'efficacité  du  noble  exercice  logique  qui  instruit  l'Ame  à  bien 
penser. 

Quelle  que  soit  la  décadence  des  études  théologiques  dans 
les  séminaires,  les  catholiques  contemporains  ont  conservé 
des  traces  de  l'antique  supériorité.  Dans  leurs  établissement, 
la  classe  de  théologie  y  commence  en  huitième,  avec  l'expli- 
cation du  catéchisme  diocésain.  Tout  enfant  y  fait  ainsi  son 
apprentissage  d'animal  raisonneur.  Après  la  première  com- 
munion, ces  leçons  éminemment  rationalistes  se  développent 
et  s'étendent  :  on  les  jugerait  mal  sur  les  fantaisies  malen- 
contreuses de  l'abbé  (Janine,  qui  d'ailleurs  se  rapportent  à 


70  NOTE    VI 


l'ordre  scientifique  beaucoup  plus  qu'au  philosophique.  Phi- 
losophiquement, ces  cours  d'instruction  religieuse  m'ont 
paru  sans  reproche.  Ils  familiarisent  l'adolescent  avec  les 
finesses  et  les  difficultés  des  idées  générales;  mieux  que  la 
grammaire  et  les  mathématiques,  ils  le  rompent  à  la  logique. 
L'esprit  acquiert  par  là  de  la  délicatesse  et  de  la  vigueur.  Il 
y  peut  sentir  de  bonne  heure  l'enthousiasme  de  la  sagesse. 

«  Pour  moi,  m'écrit  quelqu'un,  je  n'oublierai  jamais  le 
battement  de  cœur  que  me  fit  connaître,  en  troisième,  notre 
maître  d'instruction  religieuse,  M.  l'abbé  X...,  quand  il  nous 
résuma,  en  des  termes  d'une  netteté  enivrante,  l'argument 
du  baron  Cauchy  en  faveur  de  la  thèse  qu'il  n'existe  pas  de 
nombre  infini.  Cet  enchaînement  magnifique  de  raisons  bien 
groupées  et  étroitement  assujetties  les  unes  aux  autres,  ter- 
minées par  le  rigoureux  et  majestueux  C.  Q.  F.  D.  cher  aux 
géomètres,  m'imprima  pour  la  vie  la  divine  notion  de  la 
pure  lumière.  Depuis,  le  fond  de  cette  thèse  m'a  paru  mériter 
un  examen  plus  approfondi,  mais  le  sentiment  ne  m'a  plus 
quitté  :  je  le  conserve,  continué  par  le  souvenir,  avec  le 
même  soin  jaloux  que  mes  premières  impressions  de  lecture 
de  V Odyssée,  d'Antigone  et  d'Iphigénie  à  Aulis.  Si  par  la  suite 
j'ai  continué  déraisonner,  si  j'en  ai  retiré  quelques  avantages, 
je  le  dois  au  plaisir  qui  me  fut  donné  ce  jour-là.  »  (Soleil  du 
6  octobre  1898.) 


NOTE  VII 


LE     CŒUR     DE     L    HOMME 


<(  //  eût  même  exercé  ce 
cœur  à  jouer  aux  échecs  et 
à  résoudre  des  fractions.  » 
(Page  23). 


Ces  remarques  étaient  faites  et  rédigées,  lorsque  If.  Jean 
Brunhes  a  publié  son  discours  sur  Michelet  (Paris,  Perrin), 
couronné  par  l'Académie  française.  On  distinguera  dans  cette 
brochure  une  analyse  exacte  et  précise  du  naïf  albigisme  de 
Michelet  et  de  sa  «  théorie  »  du  combat  entre  la  liberté  et  la 
fatalité  dans  l'histoire. 

\1 .  Brunhes  extrait  du  livre  des  Jésuites  cette  phrase  signi- 
ficative à  laquelle  j'avoue  que  je  ne  pensais  pas,  mais  qui 
confirme  parfaitement  ma  propre  analyse.  «  Plus  je  creuse 
par  l'étude,  par  l'érudition,  par  les  chroniques  et  plus  je  vois 
au  fond  des  choses  pour  premier  principe  organique  le  cœur  de 
l'homme,  mon  cœur.  »  Notez  que  Michelet  pourrait  avoir 
raison  si  ces  mots  n'avaient  que  leur  sens  ;  mais  ils  le  dépassent 
de  tous  côtés. 


NOTE  VIII 

SENTIMENT     ET     VERITE 


((  Le  résultat  des  opéra- 
tions de  ce  cœur-prodige  lui 
parut  si  parfait  »  (Page  23). 


On  ne  conteste  pas  que  le  sentiment  n'ajoute  de  la  force 
aux  tableaux  de  l'histoire.  11  colore,  vivifie,  fortifie  la  vue 
des  faits;  par  là  il  la  rend  plus  distincte  et  plus  claire.  Mais 
c'est  une  clarté  qui  naît  de  l'historien,  non  des  choses  ;  elle 
peut  causer  des  erreurs. 

Un  exemple.  Michelet  est  horrible  dans  ses  descriptions  de 
supplices.  Mais  l'horreur  qu'il  nous  communique  est  celle  qu'il 
eût  éprouvée  si,  avec  ses  nerfs  du  xixe  siècle,  il  eût  été  pré- 
sent à  ces  spectacles  du  xive  ou  du  xvie.  Or  rien  n'est  plus 
variable  que  le  sentir.  Depuis  un  siècle  environ,  tandis  que 
décroissait  l'intelligence  nationale,  il  est  certain  que  la  sensi- 
bilité fit  chez  nous  d'inquiétants  progrès  :  bien  qu'aimant  la 
physiologie  en  histoire,  Michelet  néglige  sans  cesse  cette 
vérité  historique  et  physiologique,  plus  importante  que  la  fis- 
tule de  Louis  XIV  ou  le  mal  de  François  Ier!...  Ses  pein- 
tures tiennent  donc  à  nos  nerfs  un  langage  que  ne  tenait 
point  la  réalité  aux  nerfs  des  gens  dont  il  s'occupe.  Qued'ana- 
chronismesil  en  tire  et,  de  ces  anachronismes,  que  de  folies! 


NOTE    VIII 


M.  Funck-BretltâllO  a  comparé  la  Jeanne  d'Arc  de  Mi- 
chclet  aux  études  précises  faites  sur  le  même  sujet  par 
Siméon  Luce.  Le  morceau,  si  vanté,  a  beaucoup  perdu  de 
sou  prix.  Il  serait  curieux  de  montrer  comment  la  plupart 
des  erreurs  de  cette  idylle  nous  arrivent  tout  droit  du  cœur 
de  Michelet. 


NOTE   IX 

TEMPÉRAMENT     DE     LA     SCIENCE     PAR     LA    SAGESSE 


«  ...Quand,  à  V exemple 
de  certains  positivistes,  on 
hésite  à  se  réjouir  de  la  per- 
fection des  microscopes  ou 
quon  se  fait  scrupule  d'ob- 
server les  constellations.  » 
(Page  4o). 


C'est  moins  la  conscience,  comme  le  croyait  Rabelais,  que 
la  sagesse  dont  peut  être  tempérée  la  science.  Il  ne  faut  donc 
point  se  hâter  de  sourire  des  avertissements  donnés  par  la 
philosophie  à  l'hystérie  de  quelques  savants. 

L'ancien  directeur  du  positivisme,  M.  Pierre  Lalfitte,  dans 
sa  Théorie  générale  de  l'entendement,  parle  «  de  ces  appareils 
de  précision  par  qui  nos  sens  acquièrent  une  si  extraordinaire 
puissance  »  et  se  demande  si  le  résultat  en  est  proportionnel  à 
l'orgueil  que  nous  en  avons. 

Il  écrit  : 

«  Loin  de  nous  assurément  la  pensée  de  médire  d'inven- 
tions dont  plusieurs  témoignent  si  éloquemment  en  faveur 
du  génie  humain  et  nous  rendent  d' incontestables  services  en 
une  foule  de  cas  particuliers;  mais  en  quoi,  nous  le  deman- 
dons, ces  instruments  si  perfectionnés  nous  ont-ils  aidés  à 
trouver  des  lois?  Ce  dont  nous  sommes  sûrs,  en  revanche, 


NOTE    IX  75 


c'est  qu'ils  ont  contribué  à  en  détruire,  et  qu'en  nous  mon- 
trant quantité  de  faits  inaperçus,  ils  ont  contribué  à  ruiner 
nombre  de  relations  ou  de  similitudes  que  nous  tenions  pour 
démontrées,  et  qui,  suffisantes  pour  la  pratique,  pouvaient 
sans  danger  être  tenues  comme  certaines.  La  belle  avance,  en 
vérité!  Rien  ne  serait  mieux  assurément  que  de  perfectionner 
notre  faculté  contemplative ,  t'il  était  en  notre  pouvoir  de  perfec- 
tionner du  même  coup  la  méditation.  Alors  que  nous  embrassons 
déjà  avec  une  difficulté  singulière  la  marche  des  phénomènes 
que  nos  sens,  dans  leur  médiocrité,  nous  révèlent,  n'est-ce 
point  folie  que  d'en  chercher  de  nouveaux?  N'est-ce  point 
duperie  que  d'accumuler  les  obstacles,  que  de  nous  embarras- 
ser de  nos  propres  mains,  que  de  compliquer  le  spectacle  du 
monde  quand  il  y  aurait  plutôt  lieu  de  le  simplifier?  » 

En  admettant  que  cette  sagesse  soit  un  peu  courte  et  qu'au 
milieu  des  mystères  de  l'univers  il  y  ait  profit  pour  la  science 
à  chercher  parfois  l'aventure,  on  voit  ici  sur  quels  principes 
se  devrait  régler  tout  au  moins  la  conduite  ordinaire  de  nos 
savants.  Mais,  sous  couleur  d'évolutionnisme,  ils  ont  tous 
aujourd'hui  la  rage  de  la  nouveauté,  même  fausse. 


NOTE  X 


RENCONTRE  DES  ATHEES 
ET  DES  CATHOLIQUES 


«...  les  Jésuites  de  1 857, 
lorsqu'un  ami  d'Auguste 
Comte  vint  leur  offrir 
l'alliance  positiviste.  » 
(Page  43). 


Le  projet  de  liguer  les  athées  et  les  catholiques  n'est  pas 
une  imagination  de  M.  Brunetière,  comme  on  le  répète  sou* 
vent. 

La  dernière  année  de  sa  vie  (1857),  Auguste  Comte  députa 
l'un  de  ces  disciples,  Alfred  Sabatier,  au  Gesu  de  Rome  pour 
y  négocier,  avec  le  R.  P.  Beckx,  une  alliance  entre  le  positi- 
visme et  l'Institut  des  Jésuites  contre  le  déisme,  le  protestan- 
tisme et  les  autres  formes  de  l'anarchie  moderne  «  qui  entre- 
tiennent la  société  dans  un  état  permanent  de  fermentation  ». 

Le  Français  fut  reçu  par  un  dignitaire  de  l'Ordre,  qui,  dès 
les  premiers  mots,  perdit  le  sens  de  l'entretien,  car  il  prenait 
Auguste  Comte  pour  Charles  Comte,  l'économiste.  Les  inter- 
locuteurs se  séparèrent,  sans  avoir  eu  contact,  sur  ces  mots 
d'Alfred  Sabatier  :  a  Quand  les  orages  politiques  de  l'avenir 
manifesteront  toute  l'intensité  de  la  crise  moderne,  vous  trou- 
verez les  jeunes  positivistes  prêts  à   se  faire  tuer  pour  vous 


NOTE    I  77 


comme  vous  ètei  prêta  à  vous  laisser  massacrer  pour  Dieu.  >> 
Les  choses  ont  marché  depuis  i85-.  Du  côté  <l<  s  Jésuites, 
mieux  renseignés,  est  sorti  un  excellent  analyste  du  po-ili- 
fisme  :  l'Autrichien  Gruher1.  D'autre  part,  «  ces  orages  poli- 
tiques de  l'avenir  »  dont  parlait  Alfred  Sahatier,  soûl  deve- 
nus comme  présents,  et  la  crise  intellectuelle  semble  plus 
forte  de  jour  en  jour.  Celle-ci  aura  bientôt  fait  de  déclasser 
les  «  libres  penseurs  »  et  les  «  incroyants  »,  pour  les  répartir 
en  esprits  anarchiques  et  en  esprits  politiques,  en  barbarrs  et 
en  citoyens.  Commentant  la  démarche  de  Comte  et  de  Saba- 
tier,  le  D'  Audill'rcnd  écrivait,  il  y  a  peu  d'années  :  «  Le  posi- 
tivisme invite  ceux  qui  ne  croient  plus  en  Dieu  et  qui  veulent 
travaillera  la  régénération  de  leur  espèce  à  se  faire  positivistes, 
et  il  engage  ceux  qui  y  croient  à  redevenir  catholiques J.  » 
«  Athées  »  positivistes  et  catholiques  théologiens  ont  là-dessus, 
au  temporel  comme  au  spirituel,  de  profonds  intérêts  com- 
muns, les  intérêts  de  la  tradition  et  du  inonde  civilisé,  me- 

i.  Un  agrégé  de  philosophie,  M.  Georges  Dumas,  a  résumé  l'entretien  du 
positiviste  et  du  jésuite  dans  un  article  ironique  et  malicieux  de  la  Revue 
de  Paris  (i,r  octobre  «898).  Mais,  bien  qu'il  ait  conduit  la  suite  de  son 
histoire  fort  au  delà  de  la  mort  de  Comte,  il  s'est  gardé  de  souffler  mot  des 
travaux  du  Père  Gruber.  M.  Georges  Dumas  veut  évidemment  insister  sur 
les  différences  du  système  catholique  et  du  positivisme  ;  il  néglige  les  res- 
semblances. Or,  si  les  premières  sont  claires,  elles  sont  d'ordre  métaphy- 
sique et  ne  s'imposent  point  en  un  sujet  de  politique  toute  pure  ;  au  lieu  que 
les  secondes,  d'une  égale  clarté,  sont  ici  d'intérêt  capital.  J'ai  résumé  ces 
ressemblances,  ces  sympathies,  ces  aflinités,  au  cours  d'une  polémique  avec 
M.  Georges  Renard,  de  lu  Lanterne,  dans  La  Gazelle  de  France  des  11  et 
a3  juillet  et  i5  août  i8<j8. 

2.  C'est  d'ailleurs,  à  peine  modifiée  pour  les  termes,  la  formule  dont  se 
servait  Auguste  Comte  dans  une  lettre  à  John  Metcalf,  en  i850  : 

«Il  faut  maintenant  presser  tous  ceux  qui  croient  en  Dieu  de  revenir  au  catho- 
licisme, au  nom  de  la  raison  et  de  la  morale;  tandis  que,  au  même  titre,  tous 
ceux  qui  n'y  croient  pas  doivent  devenir  positivistes.  » 


78  NOTE    X 


nacés  d'une  dilapidation  soudaine  en  même  temps  que  d'une 
dégénérescence  insensible.  S'ils  se  distribuaient  entre  ces  deux 
systèmes,  l'un  et  l'autre  énergiquement  ordonnés,  les  dé- 
fenseurs du  genre  humain  auraient  vite  raison  de  leur 
adversaire,  l'esprit  de  l'anarchie  mystique.  C'est  contre  cet 
esprit,  ennemi-né  des  groupements  nationaux  aussi  bien  que 
des  combinaisons  rationnelles,  que  les  deux  Frances  peuvent 
se  réunir  encore.  Si  elles  ne  parviennent  à  tomber  d'accord 
de  ce  qui  est  vrai,  il  leur  reste  à  s'entendre  sur  le  bon  et  l'utile. 
Je  ne  prétends  point  que  cela  arrive  nécessairement  ;  mais 
si  cela  n'arrive  pas,  nous  sommes  perdus. 


NOTE   XI 

LA      FÊTE      DE      MICHELE!' 

«  ...Aussi    bien   u-t-elle 
échoué  »...  (Page  49.) 

a  Voilà  les  fêtes  de  Michelet  terminées  »,  écrit  M.  Ledrain, 
qui  yaun  peu  présidé.  «  Nous  leur  aurions  souhaité  je  ne 
sais  quoi  de  plus  populaire  et  de  plus  joyeux.  C'a  été  partout 
des  lectures  et  des  conférences,  quelque  chose  de  froid  et  de 
puritain,  un  mélange  de  prêche  et  d'école  normale.  »  (Eclair, 
i5  août  1898). 


FIN 

• 


TABLE 


Page». 

Dédicace i 

Avant-propos m 

Note  à  l'édition  de  1912 iv 

Chateaubriand  ou  l'Anarchie 7 

Michelet  ou  la  Démocratie 17 

Sainte-Beuve  ou  l'Empirisme  organisateur 29 

Epilogue 49 

Notes 5i 

I.  De  l'esprit  classique 53 

II.  Le  goût  de  chair 56 

III.  Les  Déistes 58 

IV.  Chateaubriand  et  les  idées  révolutionnaires 63 

V.  Chateaubriand  en  Juillet  i83o 66 

VI.  Misère  logique 67 

VIL  Le  cœur  de  l'homme 71 

VIII.  Sentiment  et  vérité 72 

IX.  Tempérament  de  la  science  par  la  sagesse 74 

X.  Rencontre  des  athées  et  des  catholiques 76 

XL  La  fête  de  Michelet 79 


IMPRIMÉ 
PAR 

PHILIPPE    RENOUARD 

19,  rue  des  Saints- Pères 
PARIS 


:»*n^ 


PQ      Maurras,  Charles 

283        Trois  idées  politiques 

M3 
■kl       1912 


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